Acte 3 - scène 2 – La morale

Au delà des impostures

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Echec de la justice, l'histoire que ce témoignage relate est aussi celle d'autres échecs; celui d'un enfant dont la parole a été empêchée puis usurpée et celui d'un autre dont la confiance a été trompée, celui d'un enfant et de son père dont les libertés ont été brimées, et celui d'une mère enfermée dans son héritage de querelles ; mais pour autant ces échecs ne résument pas une existence familiale à l'amour et la proximité perdus. 
La politesse distante de la justice auraient pu leur succéder; mais cette politesse n'eut pas droit de cité, là où, pourtant, sa nécessité n'échappe aujourd'hui à personne.

La liberté des parents de pouvoir le rester, dans la séparation, ainsi que le droit à l'enfant à garder ses deux parents nécessitent une garantie légale que le droit ne présente pas encore. 
Le devoir de concilier, à propos d'autorité parentale, doit peser désormais, de tout son poids, sur le droit et les juges qui ne peuvent être autorisés à se dispenser de cette mission par des pirouettes judiciaires. C'est ainsi que la justice doit intégrer, dans ses méthodes et dans ses buts, la résolution des conflits familiaux, et qu'une forme de médiation familiale doit être instituée en un droit respecté par tous. Il ne suffit évidemment pas d'en faire une simple faculté mise entre les mains de juges, aux pouvoirs démesurés, refuges de la mégalomanie de professeurs de droit décédés depuis des lustres. 

Pourquoi le procès relaté ici ne put établir cette vérité ? 
Répondre à cette question, c'est aussi, dans cette histoire, faire la part des violences qui la traversent avec la complicité du droit, dont les impostures sont à débusquer : les siennes propres, comme discipline autonome, et celles qui s'appuient sur ses connivences et collusions avec la violence du temps. 
Les violences individuelles, sociales, institutionnelles, sont aujourd'hui généralement dénoncées dans leurs effets destructeurs, et la violence masculine est justement pointée et contrecarrée par des programmes appropriés, mais la violence féminine est ignorée quand elle n'est pas dissimulée. Elle se montre pourtant, avec de moins en moins de retenue, mais reste à l'image de ce à quoi elle est tenue, niée, silencieuse et travestie ; elle tient du déni. 
Je reste encore stupéfait par l'irruption dans ma famille de cette violence dont fut porteuse cette mère en colère, que rien n'arrêta. Il sembla sur le moment qu'elle portait toute la colère de toutes les femmes de la terre ; elle m'en chargea pour décharger sa conscience et nier qu'elle fut sienne, de son héritage ou d'ailleurs. Ma mère, consciente qu'un de ses petit fils allait peut être se perdre, le disait à sa manière, plutôt paisible " je n'ai rien contre elle … mais je n'ai rien pour ". 
Cette imposture du déni et de la dissimulation se retrouve dans la duplicité du droit quand il prétend, lorsqu'il parle de lui, que chaque cas est " cas d'espèce ", alors qu'il s'en tient, dans les faits, à la simplification de la généralité expéditive. 

Une autre imposture du droit tient à l'importance qu'il donne aux schémas réducteurs de la réalité humaine. C'est ainsi qu'il fait une place importante à la violence de docteurs et charlatans de toutes sortes qui se penchent sur le berceau de l'enfant ; il les somme de parler, pour poser des culpabilités qu'il ne peut imaginer. " Préférence à la mère " disent ceux là, avec la foi de ceux qui attendent leur plat de lentilles. Mais dans l'enfant qu'ils immobilisent dans la biologie, ils n'ont d'yeux que pour la mère. Ils perdent dans cette adoration, jusqu'au sens de la marche de la vie. 
Alors qu'il avait deux ans, je rendais visite à mon enfant, hospitalisé et immobilisé par une jambe cassée ; j'étais accueilli dans la salle commune par un piaillement de " maman " et un seul " papa ", c'était un petit canard, imprégné de son papa, car la mère était portée disparue. 
Alors pourquoi la " préférence à la mère " sert elle de paravent à l'" hostilité et au mépris du père " ? Parce que le droit se contente d'entendre celui qui crie le plus fort et décrète qu'il s'agit de l'intérêt de l'enfant, dont il ne connaît à vrai dire pas grand chose ; et aussi parce qu'il ne s'embarrasse guère de son devoir d'équité et d'impartialité puisque rien ne le contrôle vraiment.

La perversion du principe de présomption d'innocence, qui justifie le procès équitable, constitue une troisième imposture du droit, qui amplifie encore l'hostilité aux pères. Il n'existe probablement pas de lieu judiciaire où la présomption d'innocence soit autant malmenée que celui du procès de justice familiale. 
Un père est coupable d'être père, un enfant coupable d'être enfant, et leur relation empêchée, parfois interdite, pour la seule raison qu'ils sont père et enfant. Sur la scène judiciaire, la paternité est le bouc émissaire des conflits familiaux et les condamnations prononcées sont des formalités, car les procès se tiennent en réalité sur une autre scène. Sur ce champ là, l'impunité est générale, experts, magistrats, avocats, nul ne se gêne d'exposer, qui ses doctrines, qui ses théories de l'inégalité, et les quelques chiffres statistiques qui disent cette vérité sont soigneusement dissimulés dans les tiroirs des ministères, ou ne peuvent émerger de l'océan statistique où ils périssent corps et bien. Nous croyons vivre une époque civilisée, et pourtant elle reproduit, dans la famille, l'inquisition que l'on croyait aux poubelles de l'histoire.

Alors comment dépasser le stade de la dénonciation des impostures, comment aller plus loin vers ce pays de cocagne où peuvent se réconcilier des destins déchirés ? Où justice et loi sont garantes, dans la famille, des libertés de chacun.
Une dernière imposture doit être levée ; elle tient aux fantasmes de toute puissance et de toute vertu prêtée au juge par le droit ; on n'y parle que de responsabilité et de culpabilité, mais l'inconséquence y est générale, car il s'agit toujours de la responsabilité ou de la culpabilité de l'autre.
" Aucun magistrat, aucun avocat, aucun expert n'appliqueraient à ses propres enfants les exclusions qu'il ordonne, demande, ou préconise dans l'exercice de son magistère ou de sa profession " . 

Une justice de la famille, fondée sur la distance du droit et sur ses inconséquences, peut exclure et nuire sous le prétexte de pacifier ou de protéger, sans que rien ne l'entrave. De plus, mise à l'école de la marchandise car il faut des conseilleurs pour qu'il y ait des payeurs, cette justice se réduit trop souvent à n'être que l'école de la violence et du mépris ; ce en quoi elle est inacceptable dans la perspective éducative où elle fait chemin.

Ces vérités ne sont ni évidentes à voir, ni évidentes à dire, occultées qu'elles sont par les charabia et brouhaha judiciaires dans lequel le droit enferme la justice, et par la chape d'oppression qu'il pose sur les existences, au gré des siècles et des révolutions. 

Alors, pour aider à se dissiper le rideau de fumée qui les masquent, la première urgence est de prendre la mesure et l'ampleur du mal. Il serait inefficace d'attribuer à l'appareil, ce qui ressort de son pilotage, et il serait injuste de généraliser une critique et de faire porter, à tous, la faute de quelques uns.

Empêtrés dans la rhétorique de la confrontation et des réfutation hâtives, dans l'impasse des discriminations positives, hommes et appareil de justice doivent être placés sous surveillance, pour un temps ou plus, avec les moyens que l'action publique se donne généralement pour faire la vérité démocratique.

Une enquête parlementaire pourrait chercher à mettre en évidence les effets sur le plan judiciaire, des discriminations de la loi de 1970 qui instituait l'égalité parentale pour certains parents seulement , et de leur influence dans le développement des contentieux familiaux ; elle devrait être à même d'examiner le déroulement de procès passés, d'en tirer des conclusions sur les pratiques judiciaires futures, appliquées à la famille.

Un observatoire permanent des pratiques judiciaires, indépendant de l'appareil judiciaire, prendrait le relais de cette enquête, pour maintenir l'exigence démocratique sur le champ judiciaire, enquêter, élaborer des recommandations au dessus de tout soupçon et faire rentrer dans les rangs démocratiques, l'exception judiciaire ; en démocratie, la confiance ne peut être aveugle.

Chacun des acteurs sur le champ judiciaire, pourrait être mis en situation de pouvoir exercer sereinement sa mission, de mesurer son propre mérite, d'assumer publiquement ses actes, de contribuer ainsi au mérite général, car rendre des comptes, en justice comme ailleurs, est le corollaire de la responsabilité.

Enfin des conseils de famille, pourraient être institués dans la proximité des lieux de justice, auxquels il reviendrait de dire l'intérêt de l'enfant qui ne reposerait plus ainsi sur l'ordre judiciaire seul, enfermé dans son colloque avec le justiciable. Les familles entreraient aussi dans les conseils et cours qui ont la charge de la conservation du droit appliqué à la famille.

Est ce bien en effet aux institutions de l'état et à ses juges de veiller au bonheur des citoyens ? N'est ce pas plutôt aux citoyens de veiller à leur propre bonheur ? De pouvoir se défendre sans se détruire ?