Acte 1 - scène 1 - Le conflit

La loi met le feu aux poudres

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En 1986, ma famille est une famille recomposée; les deux enfants disposent de statuts différents au regard de la loi ; je suis le seul parent adoptif du fils aîné ; le second enfant, également un fils, a été déclaré et reconnu à sa naissance ; il porte mon nom. 

Au mois de mai, je chôme, depuis le début de l'année, animé par l'espoir fragile de fonder une société. Il y a 3 mois, j'ai appris l'existence du cancer qui va emporter mon père à la Toussaint.
L'atmosphère familiale est lourde. L'énervement de Valérie, qui chôme également, se manifeste auprès des enfants qui reçoivent en permanence remontrances et brimades et tournent leurs yeux interrogateurs vers moi: nous nous regardons, silencieux, complices et perplexes.
J'éprouve la nécessité profonde de sortir de cette ambiance délétère et propose à Valérie, comme nous l'avions fait déjà, de nous exprimer sur le malaise vécu en échangeant une lettre. J'exprime l'espoir d'union et de mieux vivre qui m'habite.

"Je ne vois qu'une séparation ... à Bordeaux"

Ce que Valérie écrit me glace; sa lettre commence par l'énoncé de sa détermination, 
"Je ne vois qu'une séparation ...". J'apprendrai, 7 ans plus tard, qu'elle la méditait depuis deux ans. Je propose alors à Valérie des dispositions constructives pour répondre aux reproches que sa lettre contient. Mai et Juin se passent en discussions difficiles et en échanges stériles. La tension que je vis me renvoie à mon passé de divorcé et m'en libère; je propose à Valérie le mariage.
Mais elle s'enferme dans sa résolution de séparation, d'éloignement et de partage des enfants. Les jours passent et le conflit mobilise toute une énergie que je ne peux plus mettre au service de la création d'activité envisagée; l'angoisse du chômage s'ajoute à une situation qui atteint l'intolérable. A contre cœur, j'accepte de vivre la séparation que Valérie veut et qu'elle dira elle même "peut être pas définitive".
Nous convenons alors qu'elle s'installera, pour un an, à Bordeaux où sa sœur réside; je donne l'accord qu'elle demande, pour prendre Corentin avec elle et fais l'acquisition d'un camping car pour donner un toit à ces rencontres prévues au milieu de la France. 
A propos de Guillaume, Valérie fuit toute explication, me disant "tu ne peux pas comprendre." 
J'espère alors qu'au temps de la séparation succédera celui de la réconciliation.

L'installation à Bordeaux ne résout rien mais aggrave tout.

Trois mois après le départ de Valérie, une rencontre a lieu, en compagnie des enfants, à mi chemin entre Bordeaux et Paris; le camping car ne sera utilisé qu'une fois; Valérie s'en retourne à Bordeaux et s'enferme dans un silence inexplicable; une vie pousse en elle dont elle choisira de taire l'existence jusqu'à ce que sa nature rejette cette vie dont elle ne veut pas et dont elle me dira la fin; blessé par ce geste, je retirerai la demande en mariage.
Nous nous reverrons, seuls, en février ou mars 1987, au milieu de la France, et parlerons, avec difficultés, d'un retour qu'elle semble pourtant accepter.
Éprouvé par cette séparation, je lui demande deux gestes d'amitié comme signes de sincérité et de bonne volonté: elle me refusera l'un et l'autre et le silence s'installera à nouveau, les échanges s'espaceront et, peu à peu, à l'espoir de réconciliation se substituera l'acceptation de la séparation.
Pendant ce temps, Corentin, qui a 4 ans passés, fait ses premiers voyages en avion, lorsque Valérie le veut bien. Guillaume, inquiet, me demande si sa mère va revenir comme convenu. Je lui dit mon espoir, mais lui explique que l'espoir n'est pas la certitude. 

Juin 1987, la fin du séjour prévu à Bordeaux approche. Rien n'a été résolu, mais tout s'est aggravé.
Je demande à Valérie de se réinstaller à Paris comme convenu, elle ne répond pas mais propose une rencontre que je refuse; je ne veux plus discuter sans que Valérie n'honore sa parole, et je mets fin à l'arrangement financier convenu pour une année; elle temporise, laisse passer juin, retourne au silence dans lequel elle s'enferme et enferme Corentin et, laisse planer sur chacun, comme une épée de Damoclès, la menace jamais exprimée de s'installer définitivement à Bordeaux. En septembre, sa réponse me parvient, et l'épée tombe: 
"Je suis bien à Bordeaux, Corentin aussi, j'y reste".
Le désarroi m'envahit et me submerge; mon cœur hésite, balbutie puis, rupture, Samu, infarctus.
Dans ce vertige de la vie, la pensée de mes enfants me retient. 

La séparation est la continuation du conflit par d'autres moyens.

Comme Clausewitz le dit de la guerre, continuation de la politique par d'autres moyens, cette séparation m'apparaît aujourd'hui comme la continuation, par d'autres moyens, du conflit qui couvait entre nous et que la rupture du chômage met à vif . 
Il aurait pu probablement trouver une solution si les circonstances légales et judiciaires n'avaient pas permises à la violence de la mère de s'exprimer pleinement au détriment de tous. 
Cette séparation divisa la famille en deux . L'éloignement géographique du plus jeune des enfants à 600 km de son domicile d'origine le coupa de sa famille paternelle, me tint à l'écart et m'élimina de son existence quotidienne. 

C'est l'intervention de la loi, intériorisée comme règle de conduite de la mère qui fut l'élément aggravant et de dérèglement de ce conflit. 
Précisément, ce fut le tristement célèbre article 374 du code civil sorti de l'imagination imprudente de rédacteurs inconscients des conséquences dangereuses. Cet article de loi lui servit de conscience et de moyen pour m'éliminer, sans risque légal, de son existence, me tenir à l'écart de celle de mon fils, masquer sa violence, et se leurrer à bon compte sur sa responsabilité.

Le piège de l'article 374 justifie et explique l'égoïsme et le mépris de cette mère qui me livre une clé de son attitude, pendant qu'elle préparait cette séparation : " tu n'as pas d'autorité " dit elle. Je fus troublé par l'énigme de ce propos et de son souvenir, jusqu'à ce que, m'étant plongé dans le code civil pour connaître mes droits, je mesure son sens et sa portée et vois ce qu'il me disait de sa pensée, éduquée par une licence de droit, et de l'énergie étonnante qu'elle montrait dans cette séparation.

Commentaire

Le chausse trappe de l'article 374 du code civil a été posé par le législateur de 1970 qui introduit l'égalité parentale dans la loi, mais institue en même temps des exclusions à cette égalité sur le critère du mariage. Par le canal de la famille, le législateur a introduit la discrimination dans le droit et fait de façon très explicite une grave entorse au principe de l'égalité républicaine. Comme le ver dans la pomme, cette disposition va contribuer puissamment à désagréger le tissu égalitaire qu'il prétend instituer. 
Pendant 30 ans, le droit ne cessera, tout bas, de reproduire et de multiplier, par le moyen des familles monoparentales, le chef de famille qu'il prétendait abattre ; mais ses thuriféraires ne cesseront de se glorifier, tout haut, de la révolution de l'égalité parentale.
Depuis 30 ans, le droit prospère du marché de la dispute qu'il a sciemment créé. 
En 2001, indifférent à ses nuisances, le droit persiste car le même scénario que celui d'il y a 30 ans se reproduit actuellement avec le projet de loi sur l'autorité parentale promu par la majorité plurielle sous l'impulsion de Mme la ministre Ségolène ROYALE. 
Cette loi enterre l'article 374, honni, qui renaît cependant en partie, sous l'appellation d'article 372, sur la pression insistante de juristes, amateurs de catégories, qui font profession de haïr le vide juridique. La loi persiste ainsi à déresponsabiliser la mère de la mise à l'écart ou de l'élimination du père et à légaliser son inexistence : le droit de l'enfant à disposer et connaître de ses deux parents est à nouveau sacrifié.

Bien que les intentions de réforme affichées par la ministre paraissent claires et louables à beaucoup, la réalisation de la nouvelle loi laisse donc largement à désirer. Plus encore que les précédentes, celle ci s'annonce actuellement comme une loi " Ponce Pilate " : sa rédaction apparaît comme un chef d'œuvre d'hypocrisie où le législateur se défausse constamment de sa responsabilité par le recours au judiciaire et ménage ainsi au droit la prospérité de ses affaires. 
C'est que, par principe désormais, dans la religion du droit, la vérité ne peut plus être universelle ; elle ne peut même plus figurer dans la loi car elle doit passer sous le joug de la jurisprudence prétorienne. Prétendument enrichie des contradictions entre juridictions et de la diversité des interprétations, la jurisprudence, devenue religion d'état, rejette la simplicité d'une vérité juridique révélée.

Adieu donc le rêve d'" égalité parentale ", la dépendance juridique sera encore le tribut à payer, imposé par les docteurs de la loi, pour assurer la prospérité de leurs affaires. Loin d'être la garante des libertés qu'elle prétend être, la loi, asservie à la jurisprudence, devient une menace.

Pour que le droit de l'enfant à ses deux parents s'affirme, sans concessions inutiles ou nuisibles, et pour sortir le projet de loi sur l'autorité parentale de l'enlisement où il est mis actuellement, il faudrait que la naissance de l'enfant et la dévolution de l'autorité parentale soient instituées un peu plus solidement qu'elles ne le sont actuellement . 
On peut imaginer une cérémonie festive, une forme de baptême républicain, qui viendrait sortir l'enfant et la mère du colloque biologique où des docteurs de toute sorte les confinent, et le confier, publiquement, à l'autorité de ses parents ; à défaut d'un des parents, un parrain ou une marraine viendrait occuper la place du parent absent.