Le vécu de l’enfant et du parent non gardien

Par Paul ELKAIM

Agrégé de Philosophie, professeur à l’Ecole Normale d’instituteurs de Paris

Communication présentée 
le 27 octobre 1984,
lors du colloque
« Attribution de la garde ou gestion de la séparation »

Co organisé par le Syndicat de la Magistrature
et le Mouvement pour l’Egalité Parentale

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Lettre d'un père
Vécu de l'exclusion
Chantier
Penser le conflit

 

 

Rareté, brièveté, incertitude, contraintes de toutes sortes, horaires, routières, financières, souffrances psychologiques intenses qui sont l’effet de contradictions instituées comme à souhait, saturent l’exercice du droit dit de visite et d’hébergement au point que ses “bénéficiaires” le vivent comme une sorte de tolérance très conditionnelle dans le cadre d’une sanction afflictive, et non comme le moyen exigible du libre cours de leurs sentiments naturels, irréductibles à l’évolution de ceux du couple. Son pendant, le droit de contrôle et de surveillance, n’a d’existence que scripturale. Dans ces conditions, le vécu de l’enfant et du parent non gardien est celui d’un attentat permanent contre leur relation affective et sociale, enduré jusqu’à ce qu’elle s’éteigne ou ne se survive que dans la violence de l’opposition.

Ce constat ne s’appuie pas sur le seul nombre des procédures réengagées au sujet de l’enfant, et qui dénotent le dysfonctionnement du système. Faisant la part qu’on voudra, selon son optimisme ou sa naïveté, a l’hypothétique et d’ailleurs équivoque cohorte des divorcés sans problèmes, on ne peut ignorer à diverses preuves souvent hélas tardives que les cas les plus désespérés sont les plus silencieux, que les cas les plus silencieux sont ceux qui doivent éveiller le plus d’interrogations.

Car l’histoire obscure de ces dossiers muets, c’est celle de la suppression du rôle du père. Parfois, certes, il s’agit d’un fuyard délibéré et indigne. Mais d’autres fois, estimant avec lucidité le solde négatif que l’enfant retirerait de son impossible statut, il a de lui-même tranché vif dans son propre attachement qu’il savait l’exposer, de par sa force même, au plus odieux des chantages affectifs.

Parfois, enfin, son absence a été voulue par la mère, organisée, concertée, imposée, obtenue de guerre lasse. Dans tous les cas, un enfant a été abandonné et par la société.

Quand même sa personnalité n’en ressent pas une blessure invalidante, il a été privé d’une assise essentielle de son identité et de sa sécurité, frustré d’un lot de bonheurs, d’expériences, et de joies simples qu’aucun travail de deuil ou de compensation ne remplacera jamais.

Les magistrats responsables de ce gâchis le sont, non pas seuls, mais d’abord en tant qu’ils aggravent les défaillances en la matière, du législateur, encore mal dégagé d’anciens préjugés.

Celui-ci, en son lacunaire et elliptique article 288, passant sous silence le devoir de surveillance et d’éducation du parent non-gardien, pour ne lui en conserver que le droit théorique, commet la faute majeure qui trahit significativement ses autres dispositions, et détermine bien des consentements de magistrats à l’effacement du père, dès lors que la privation de la garde à la mère leur apparaît en filigrane, comme l’inenvisageable autre terme de l’alternative.

En cette épreuve cruciale, et en dépit des frémissements d’une opinion désormais consciente du caractère regrettable de cet effacement, le père est seul, de solitude physique et aussi de solitude morale.

Car il ne suffit pas aux agents institutionnels ligués de lui appliquer un dispositif cohérent de mise à l’écart. Il faut, s’il prétend le déjouer, qu’il s’en sente coupable. A peine manifeste-t-il, au moment de la séparation, l’intention de s’occuper un peu plus qu’il ne faudrait de la vie de son enfant, c’est-à-dire, sinon d’en demander la garde, crime de 1èse maternité caractérisé, du moins de ne pas se contenter du régime des premières et troisièmes fins de semaines, qu’il apprend, aux prévenantes remontrances de ses propres familiers, que vouloir continuer à remplir son rôle de père passe pour une prétention exorbitante, digne d’indulgence dans la crise qu’il est censé traverser mais qu’il ne saurait maintenir sans paraître poussé par le désir de nuire à la mère.

En toutes les occasions de la vie sociale en lesquelles il espère faire reconnaître ses motivations paternelles, l’école, la mairie, l’hôpital, la Sécurité Sociale, comme le Tribunal, lui opposent un même front.

Sa certitude profonde d’agir tout autant par amour que par devoir est ainsi continuellement traversée de doutes et de culpabilités et il n’est rien qui ne lui soit mis à charge, jusqu’à son renoncement, interprété comme la preuve rétroactive de la malveillance de son acharnement antérieur.

L’espoir de trouver en son Conseil quelqu’un qui comprenne, approuve et fasse sienne sa démarche, est déçu sans ambages. Au lieu d’un défenseur convaincu de sa cause, il rencontre le plus souvent un porte-parole tiède et contraint, qui le désavoue franchement en privé, au nom de sa longue expérience et de son inappétence des causes perdues et peu rentables, et s’avère l’agent le plus efficient des conditionnements démissionnaires de l’environnement.

Ainsi, bien des procédures amiables, loin d’entériner des concessions mutuellement consenties pour répondre aux aspirations des parents, traduisent le succès des pressions exercées sur l’un d’eux, la mère étant tellement présentée comme assurée de l’emporter en cas de procédure contentieuse, que le père se voit réduit à solliciter de lui-même les modalités de son éviction dictées par la pratique judiciaire courante. Le consentement est ici rien moins que mutuel, mais l’abus de langage est bien utile pour couvrir jusqu’aux traces des candidatures des pères et faire ensuite apparaître comme statistiquement moins criante la disproportion entre les gardes demandées et obtenues par eux.

Ce procédé de dissuasion paraît d’ailleurs moins surprenant au père dès sa première rencontre avec le juge, qui le convainc qu’en effet, la balance n’est pas égale. Il n’est pas écouté, et éprouve la différence du poids des mots et de l’appréciation des faits, selon qu’ils émanent de lui ou de son avocat, de la mère ou de son avocat. Rien de tel que cette expérience pour qu’un homme comprenne à contrario, ce que voulaient dire les femmes expliquant que leur parole dans une société d’hommes était une parole de nulle valeur. Nombreux sont les magistrats, des deux sexes, qui coupant court à toute argumentation, signifient d’emblée leur à priori en faveur de la mère, ruinant ainsi avec les espérances du père, sa confiance en la Justice. Il y voit une démonstration que ceux-la mêmes qui sont chargés d’appliquer la loi, la violentent.

Car c’est la violer que poser et opposer, préjudiciellement, un principe qui n’est que de doctrine personnelle, là où tout de même le Code, édictant de confier la garde à l’un ou à l’autre des parents, a refusé de privilégier d’office l’un d’entre eux en vertu de son sexe, a conféré au contraire au juge, la liberté de se forger, selon chaque cas d’espèce, une conviction particulière, liberté qu’il ne saurait aliéner en adoptant une règle générale, a fortiori fut-elle le fruit d’une entente illicite au sein de la juridiction, au détriment d’une catégorie de demandeurs prémunis contre le parti pris systématique par la rédaction même des articles de référence.

Quant à la marge de manœuvre que la jurisprudence prétorienne s’accorde à elle-même, elle apparaît pratiquement annulée sitôt qu’alléguée, dès lors que les décisions désignant le parent non-gardien comportent, imprimées par avance, les dispositions restrictives, tristement célèbres du droit de visite.

Quelqu’un qui aime son enfant et se sent aimé de lui, ne peut apprendre sans stupeur qu’ils ne pourront plus désormais se voir que deux fois par mois. II se demande s’il est vraiment nécessaire de subir cette épreuve pour comprendre à quel point elle est douloureuse et inhumaine, injuste pour les deux, et de plus arbitraire et gratuite, hormis et encore, les cas d’éloignement géographique rédhibitoires. Il ne reconnaît aucune compétence et aucune autorité a quiconque pour l’infliger, aucune loi civile n’ayant jamais prétendu contrecarrer ainsi des sentiments naturels, sauf bien entendu contexte Pénal, regrettablement suggéré ici par de multiples connotations mais dans le plus parfait mépris de la nature arbitraire de la décision.

Cette réglementation parait d’autant moins acceptable qu’elle est à sens unique, concentrant tous les pouvoirs et prérogatives sur l’un des parents sans même lui imposer le respect des droits mineurs de l’autre.

Il est arrivé que la mère change le prénom de son enfant, l’inscrive à l’école sous le nom d’un nouveau mari, déclare que son père est mort - on devine qui atteignent en réalité ces gestes proprement meurtriers - sans que nul ne lui demande des comptes, nul ne s’intéressant à l’existence physique d’un parent non-gardien dont l’existence légale n’est opposable que pour le versement d’une juste pension. ‘Pour fixer une juste pension” confiait fièrement un J.A.M. parisien à  1’émission télévisée “Aujourd’hui Madame”, je tiens compte d’abord des ressources de chacun, puis j’ajoute un supplément pour tenir compte aussi du fait que c’est la mère qui supporte les inconvénients de la garde.

Tel est, à l’image de ces exemples et de cette recette, le statut imparti au père : frustré de l’exercice des responsabilités qu’il revendique, et pénalisé d’une compensation financière spécifique pour les charges qu’il n’assume pas parce qu’il lui est interdit de les assumer, invite pour le surplus à se plier à la dose de présence souhaitée par la mère : un peu, beaucoup, pas du tout, au gré des convenances.

L’autorité n’est plus exercée en commun, les périodes d’hébergement sont délimitées avec un raffinement de parcimonie qui prend soin d’exclure les vacances de moins de cinq jours, le père est condamné à aller quérir l’enfant comme s’il était défendable de lui imposer exclusivement - ainsi qu’à sa future seconde famille - les contraintes et les charges du trajet. Mais aucun aménagement ou report n’est prévu, même en cas de maladie ou de certificat médical en tenant lieu, et rien ne vient dissuader du délit de non-représentation d’enfant ou simplement en signaler l’importance. Et pour cause, les rares pères qui ont eu à le commettre ont appris à leurs dépens qu’il n’est un délit que si ce sont eux qui le commettent.

La fonction cardinale que doit remplir le droit de visite est complètement perdue de vue. Ce droit, imprescriptible, est d’abord un besoin du père :

Il est écœurant d’avoir à en justifier, encore plus de devoir en rétrograder la revendication derrière l’intérêt de l’enfant.

Car il est inintelligible de le situer sournoisement en concurrence avec cet intérêt de l’enfant. Il est indissolublement le droit et le besoin, inviolables de l’enfant : en un mot, celui-ci doit se voir garantir la pleine liberté de jouissance de sa relation avec l’autre parent, car elle fait partie, de façon incontournable de la construction de son moi. La réalisation de cet objectif suppose que le contenu et les conditions mêmes de l’exercice du droit de visite soient exempts de leurs défauts actuels.

Il est fait de bric et de broc, de bout de temps intercalaires qui jamais ne se relient en une unité dotée de sens, de moments marginaux hétérogènes à la substance de la vie courante, impropres à la mobilisation des intérêts et des ressources. Aussi espérés, attendus, savourés, réussis qu’ils soient, ils laissent aussi un goût amer qui n’est pas seulement dû au sentiment de l’imminence de leur fin. Car le temps vécu lors du droit de visite est celui de la vacance, de la vacuité, de l’insignifiance sociale.

Jamais il ne dépasse le statut d’intermède entre les activités skieuses, productrices, du travailleur ou de l’écolier.

Sa créativité, le père ne peut la déployer qu’en l’organisation de loisirs attractifs. Il est condamné non certes à séduire, mais à plaire, et cela suffit p o u r l’empêcher d’être tout à fait lui-même. Il ne peut guère être éducateur, à peine moralisateur. La qualité des séjours est directement affectée par leur durée, trop brève pour que l’enfant se réalise en un projet quelconque, et par leur irrégularité, encore plus fatale à un investissement de son moi. Il ne se sent pas vraiment chez lui dans cette maison qu’il se prépare à quitter sitôt arrivé, dans cette chambre qu’il ne retrouve que pour la nuit, dans ce quartier aux rues désertées, aux devantures closes du dimanche, où il ne peut nouer de relations de voisinage ou de camaraderie.

En définitive, ce type de fréquentation, réduite, discontinue, pressée, constitue la pire forme de l’alternance dont certains ne veulent pas entendre parler, sous prétexte qu’elle déstabiliserait l’enfant, alors que, les usagers en témoignent, c’est le droit de visite actuel qui porte en lui les facteurs de déstabilisation auxquels la garde associée porterait remède.

Le déséquilibre engendré est aussi intérieur à la conscience de l’enfant. Quand tant d’amour, de complicités et de reconnaissance le lient à sa mère, dont il perçoit le déplaisir à l’occasion de ses départs chez le père, comment pourrait-il paraître les apprécier sans scrupules ? L’organisation de sa vie est trop majoritairement ancrée dans un seul milieu parental par une réglementation en outre indifférente au fonctionnement des épisodes concédés dans l’autre, pour qu’il soit lui-même libre de ses sentiments et de ses jugements. Assiégé de sollicitations de marques de préférence, il lui est difficile de les exprimer, difficile de se les avouer, et sans doute bien plus difficile encore de se les autoriser.

Et il souffre. De la séparation de ses parents, certes. Mais cette souffrance, il peut la supporter, la surmonter, la sublimer. Car il peut arriver à en comprendre la cause et à l’admettre. Elle correspond à une réalité désagréable mais qui concerne avant tout les deux personnages qui lui sont intimement lies, sans être lui. Elle mobilise ses forces, elle ne les affecte pas. Il souffre bien davantage de son impasse affective propre, qui se surajoute indûment à la rupture conjugale. Placé sous la coupe unilatérale d’un parent gardien, il est voué du même coup à inventer une forme de rejet auto-mutiIante de l’autre. Car il ne peut même aspirer à la réfection du triangle familial puisque l’un de ses pôles, rejeté et dévalorisé à l’extérieur ne lui offre plus la possibilité d’une identification satisfaisante. Il se perçoit au contraire comme rejeton d’un mauvais géniteur, porteur de ses torts et faiblesses, et sa confiance en lui-même en est atteinte. Il n’est plus en mesure de se distancier des antagonismes de ses parents, d’afficher la compatibilité de son double attachement. Plus le conflit est violent, plus il penche du côté du plus fort, allant au besoin jusqu’à se ranger inconditionnellement dans son camp, mais oblige de charger l’autre parent de toutes les culpabilités pour mieux se justifier de son rejet.

Ce cas d’échec achevé du système actuel a le mérite, sinon de définir l’intérêt de l’enfant, du moins de mettre en évidence les caractères qui en constituent la négation : l’enfant n’a pas la possibilité d’être aimé par ses deux parents, l’enfant n’a pas la possibilité d’aimer ses deux parents. Comment pourrait-il s’aimer lui-même ? Et quel système pourrait être pire?

Seul un rythme de vie égalitaire, souhaité, spécifiquement mis au point, puis arrêté par l’institution Judiciaire peut rendre sans objet la rivalité parentale et l’implication de l’enfant. A défaut, pour en finir avec la déplorable image du père quémandeur, et valoriser d’un sens autre que récréatif et sentimental le droit de visite, il est indispensable d’en restaurer la condition essentielle de validité : le père et la mère doivent en apparaître comme pareillement co-redevables à l’enfant, préposés à son observance, solidairement tenus à en partager les astreintes et en rendre compte.

Il est présentement trop mal vécu pour ne pas imposer de nouvelles procédures au père qui s’expose ainsi à de nouvelles épreuves. La malice de la situation veut que le juge, ébranlé ou embarrassé, et se défiant heureusement en général de la comparution de l’enfant -le péché vraiment capital en la matière –croie bien faire en ordonnant une enquête sociale ou psychologique. Il s’enfonce alors dans la confusion.

Son problème est celui de son incompétence. Aux termes de l’art. 247 il est désigné sans conditions de formation ou de qualification particulières. Il connaît le Droit, mais cela ne lui confère pas de lumières pour apprécier l’intérêt de l’enfant. Du reste, le Droit dans les Chambres de la Famille le cède largement au fait, substituant comme véritable maîtresse des décisions, l’opinion traditionnelle selon laquelle la femme est avant tout mère, et la mère gardienne et éducatrice attitrée, pour ne pas dire propriétaire de ses enfants.

Tout récemment encore, un important vice-président, responsable des Affaires Matrimoniales dans sa juridiction reconnaissait dans une interview télévisée “Lorsque les deux parents demandent la garde, s’il y a on peut dire égalité, autant d’avantages pour les enfants à être autant avec l’un qu’avec l’autre, très souvent la garde des enfants est confiée à la mère parce qu’il faut bien dire que pour une mère, ne pas avoir la garde de l’enfant est très mal ressenti, par elle-même et par son entourage, surtout en province et dans beaucoup de milieux.” Cet irrationnel sociologique recoupe plus ou moins les conceptions, les convictions personnelles du juge. Lui aussi a une vie personnelle, des résistances et des nostalgies. Remué par les conflits qui lui sont soumis, il en est inconsciemment partie prenante. L’enfant qu’il a été, les enfants qu’il a eus, l’enfant qu’il n’aura jamais, lui inspirent secrètement ses attendus. Autrement dit, il est livré à la subjectivité, sans pouvoir le reconnaître : s’il se percevait n’opposer à la subjectivité du justiciable que la sienne propre, il se saurait dans l’arbitraire le plus pur.

La subjectivité n’est-elle pas d’ailleurs avant tout celle de l’autre, celle qui explique par exemple, le mécontentement du plaideur débouté?

Fautent de pouvoir lever ses doutes par un surcroît de conscience, le juge espère donc des éléments de réponse du surcroît de science prêté à certains spécialistes. Mais en vain. Ceux-ci ne sont pas en fait de vrais spécialistes du sujet. Le problème de la garde des enfants n’appartient pas à une science déterminée dont les plus illustres représentants pourraient tirer des lois de confirmation ou de discrimination parentale en réponse à l’interrogation judiciaire courante. Le savoir des psychiatres et des psychologues porte sur les stades de développement de l’affectivité et de l’intelligence, les conditions de l’autonomie, les causes de troubles et leurs thérapies. Enseignant que l’enfant a un égal besoin du rôle complémentaire de ses deux parents pour édifier son moi, ils font justice de la part métaphysique et idéologique du préjugé maternaliste et délivrent du même coup l’entier noyau de vérité indispensable à la décision judiciaire. Ils usurpent leur autorité s’ils ne désavouent pas le discret transfert de compétence et de responsabilité dont on les tente au-delà. La bonne réaction du professeur Papiernik, en une situation analogue, vaut, d’être citée en exemple. Consulté en tant que médecin-chef de la maternité Antoine Béclère de Clamart sur le problème des mères porteuses, l’éminent gynécologue répond au rédacteur du journal télévisé : “Il s’agit d’un problème de société. L’opinion que je pourrais vous donner n’est autre que celle d’un citoyen”.

Tout est dit. Mis à part les cas de pères ou de mères trop manifestement hors d’état de s’occuper de leurs enfants pour que du reste les magistrats ne s’en soient pas aperçus à l’œil nu, mis à part encore les quelques personnalités “subtilement pathogènes qui, elles, justifient la consultation, ces prétendus experts excèdent leurs attributions qui à  l’égard du grand nombre de divorçants moyens acceptent le poste d’examinateur, de sélectionneur du rôle de parent. Leur métier est autre, et même contraire.

S’ils s’abandonnent à celui de psycho-juge d’instance préalable, ils quittent leur domaine et tout ce qui a été dit de la subjectivité des juges leur est applicable : même s’ils signent en tant que savants, ce sont des hommes qui s’expriment.

Le risque est pire, quand les juges sollicitent l’avis de personnes bien incapables, elles, de quelque transfert de compétence, assistantes dont les qualités de mère sont demeurées inemployées, policiers en retraite et méritants vacataires dont les interventions et la prose sont simplement désespérantes.

Une sorte de collusion plus grave encore s’établit quand les magistrats désignent les enquêteurs et les psychologues de services créés ad hoc à l’initiative de leurs pairs ; Leur but n’est pas lucratif mais leur équilibre budgétaire précaire dépend ainsi de pourvoyeurs institutionnels. L’indépendance de ces organismes s’en ressent. Elle s’use par le jeu même des habitudes de travail, la confiance du juge s’alimentant au classicisme des avis du psychologue, celui-ci se réglant à son tour sur la jurisprudence traditionnelle du premier, au point d’imprimer à son rapport la teneur d’une décision judiciaire, et de contrevenir ainsi ouvertement à la nature de la relation censée le lier à ses malheureux clients forcés et floués.

Clients forcés, les pères qui demandent la garde ou une extension du droit de visite, et qui, pour première mais probablement unique marque de considération se voient autoritairement convertis en demandeurs et payeurs préalables de prestations supplémentaires, l’usage énergique de l’article 700 du N.C.P.C. devant ultérieurement achever la leçon et taxer lourdement leur sens des responsabilités même flatteusement reconnu.

Clients floués puisque abreuvés d’abord de protestations de neutralité de la part du psychiatre qui tient à se démarquer du rôle du juge, ils découvrent en fin de compte dans la conclusion de son rapport un dispositif pur et simple de jugement répondant de façon très précise et détaillée aux revendications adressées aux magistrats. La confusion des rôles est à son comble. La nature de la relation psychologue-client est ici bafouée : par définition, et pour condition de son efficacité, le psychologue ne juge pas, il écoute; son but n’est pas de modifier les actions ou les désirs du client qui fait appel, mais de l’aider à formuler ses motivations, cette prise de conscience étant par elle-même libératrice et génératrice de comportement positif.

Rendre un arrêt, et qu’il soit suivi ou non par le juge ne change rien à sa nature d’arrêt, est un désastre éthique et déontologique où sont défaites les deux professions. On pense ici au philosophe Georges Canguilhem qui concluait naguère un article célèbre intitulé : “Qu’est-ce que la Psychologie ?“,  en ces termes : “Quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, on peut monter ou descendre; si l’on va en montant, on se rapproche du Panthéon qui est le conservatoire de quelques grands hommes, mais si l’on va en descendant on se dirige sûrement vers la Préfecture de Police”. Ajoutera-t-on que sur le trottoir d’en face, on sauve bien mal les apparences ?

Considérer que la revendication par le père de la garde ou de rapports normaux avec son enfant est justiciable d’un avis médical, est une pratique qui n’en finit pas de surprendre, mais aussi d’indigner quand on sait à quel point elle verrouille définitivement l’espace clos d’un affrontement érigé en exigence procédurale. Car cette revendication suppose pour être satisfaite, que l’avis recherché soit au fond injurieux pour la mère. Celle-ci ne peut donc qu’en exiger le rejet en témoignage de son irréprochabilité. Dans cette mêlée de coups bas, le père vit comme contre nature le rôle qui lui est intimé de dénonciateur et d’accusateur alors qu’il est le premier à rendre hommage aux qualités de la mère pour peu qu’elles ne paraissent pas exclusives des siennes.

Cette dimension sordide du conflit, radical parce que radicale est la frustration qui menace le perdant, rend impossible toute bonne solution. Mais peut-il y avoir de solution quelconque quand c’est la question elle-même qui est funeste et prémédite le semi-orphelinage de l’enfant ? Parent écarté, enfant écartelé.

La mission du magistrat n’apparaît pourtant pas si difficile. Il s’agit de préserver des modalités de vie familiale de l’enfant même si ses parents ne vivent plus ensemble, et c’est possible à condition bien sûr qu’on ne décrète pas d’abord que c’est impossible.

Le juge qui se contente de vérifier que la mère n’est pas, par extraordinaire, indigne du pouvoir absolu qu’il s’apprête à lui confier, la fonde à se plaindre d’être couverte d’opprobre s’il déçoit son attente. II invétère les préjugés. Ainsi s’expliquent par exemple, les inconséquences de certaines militantes briguant le label féministe, qui se dressent contre l’exclusivité des tâches domestiques auxquelles les astreint la détention supposée de qualités pseudo-féminines, et dans le même temps, récusent l’offre de partage des pères comme s’ils fomentaient un coup d’Etat contre leur pouvoir familial dont on devrait les reconnaître maîtresses d’octroyer quelque lieutenance pendant le mariage mais pas après.

Sans doute, les juges sont-ils chargés d’appliquer la Loi, non de la refaire. Mais rester systématiquement en deçà de ce qu’elle n’exclut pas est déjà l’amender. Sans doute professent-ils qu’elle suit et ne précède pas les mœurs, et que ce n’est pas à leur cercle restreint de professionnels mais à la société dans son ensemble d’apprécier si leur évolution atteint le seuil justifiant un changement de Droit. Encore ne sauraient-ils déclarer attendre une plus grande maturation des mentalités, pourtant déjà patente, et la freiner délibérément en rejetant des projets de coresponsabilité présentés avec l’accord des deux parents.

Les mentalités ! On croit toucher le fond du problème. Et si ce n’était pas vraiment le problème? S’il s’agissait d’un problème de Droit ? La garde des enfants est une prérogative trop privée pour ne pas ressortir des droits individuels. Le propre d’une société libre en cette matière, est de ne pas régenter ce, qu’il n’est pas indispensable qu’elle régente, mais d’établir par principe les modalités institutionnelles grâce auxquelles, pareillement reconnues, les aspirations de l’un n’annihilent pas les aspirations de l’autre. C’est la seule façon de garantir la liberté de tous.

Enfin, s’agissant de politique familiale, nous sommes dans le domaine des valeurs, non dans celui de l’opinion, qui chacun sait, n’est pas raison. Ce n’est pas dans le: sondages d’opinion qu’il faut aller chercher l’impératif d’une mise à jour judiciaire. On l’y trouvera, probablement d’ailleurs. Mais les grandes initiatives législatives se mourraient d’avoir à attendre le consensus. Consensus ou pas, l’exigence de chacun des deux parents soucieux de le rester, demeure.

Les sondages d’opinion, emblèmes de la démocratie, peuvent aussi en creuser la fosse si, tels quels, ils sont érigés en loi. D’abord, parce que c’est faire injure aux gens que de croire qu’eux-mêmes tiennent leur opinion pour parfaitement fondée et idéalement législatrice. Ensuite, parce qu’un droit est un droit, et ne tire pas sa validité de la contingence du contexte ambiant. Dans certains pays de notre Planète, les droits de l’homme ne sont pas respectés et pourtant le régime se targue du consensus. Ce n’est pas pour cela que les opposants ont leur place dans des hôpitaux psychiatriques.

Même bafoué à l’unanimité, un droit reste identiquement ce droit, inaltérable, exigeant et précieux. Il en appelle à la conscience et si sa négation frappe ceux qui la subissent, elle n’abaisse que ceux qui le nient.

 

 

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