La Bélogue

Cause commune

mardi 28 novembre 2017.

Entretien avec Colette Bec & Gilles Perret par par Laurent Aucher & Frédérique Barnier

Plus de soixante-dix ans après la création de la Sécurité sociale, la sociologue Colette Bec et le réalisateur Gilles Perret débattent des idées qui ont construit la protection sociale en France et des évolutions libérales auxquelles elle est aujourd’hui confrontée.

Le cinéma du parti pris

La vie des idées : Les questions sociales et politiques occupent une grande place dans vos travaux respectifs. Quelles réflexions vous ont conduit à faire ce film, La Sociale, autour de la Sécurité sociale ?

Gilles Perret : Mes questions, mes lectures, mes rencontres m’ont progressivement amené à prendre conscience de l’importance du collectif dans notre société et de ce qu’on lui doit. C’est précisément ce que j’ai envie de montrer dans mes films. J’ai envie de faire des films qui servent le présent, qui disent aux gens que si ça a été possible à d’autres périodes difficiles de notre histoire, quand la France n’était pas plus riche qu’aujourd’hui, c’est évidemment encore possible de nos jours. D’où mon envie de mettre en valeur l’humain, les classes populaires plutôt que les élites, les experts, ceux qui ont l’habitude d’être interviewés et que l’on voit dans la plupart des films, qui sont présents sur la plupart des écrans. En revanche, je n’aime pas qu’on me définisse comme un cinéaste engagé, comme un cinéaste militant, en faisant valoir que mes films traitent de questions sociales et politiques, ou parce que je filme des ouvriers. Je ne cherche pas à être dogmatique. Je ne cherche pas à prendre les gens par la main en leur disant ce qu’il faut penser. C’est d’ailleurs pour ça que je ne mets pas de commentaire. Je dirai plutôt que j’essaye de faire les choses honnêtement, correctement, en revendiquant simplement un parti pris.

La vie des idées : Ce qui explique la place accordée à Ambroise Croizat dans votre film ?

Gilles Perret : Quand j’ai découvert le parcours de Croizat, il m’a passionné. J’ai donc eu envie de faire découvrir ce personnage, à mon avis injustement oublié. Évidemment, il ne s’agit pas de nier l’apport de Pierre Laroque dans la création de la Sécurité sociale. Mais en faisant le choix d’axer fortement mon film sur Croizat, sur son histoire, de mettre en lumière la figure de ce ministre communiste, secrétaire général de la Fédération des métaux, j’avais envie de réhabiliter à la fois la personne et ses idées.

Colette Bec : J’ai certaines réticences, dont j’ai pu te faire part, concernant cette partie du film sur Ambroise Croizat. Je comprends très bien ta fascination pour lui, et je trouve par ailleurs tout à fait légitime d’avoir voulu le réintroduire dans ce moment crucial de la mise en place de la Sécurité sociale qu’a été l’année 1946, année de tous les dangers. Mais, selon moi, il s’agit moins de le réhabiliter que de le sortir de l’ombre, de lui donner sa pleine place. Or je pense que tu as tordu le bâton dans l’autre sens et qu’il y a par conséquent non seulement un problème de vérité historique mais que cela peut de plus être contre-productif par rapport à ton projet. Soulignons le rôle essentiel joué par Croizat en 1946. Sa ténacité, son courage ont permis que l’ordonnance de 1945 soit mise en application alors même que des remises en cause déjà virulentes commençaient à se développer. Mais on ne peut pas dire qu’il ait conçu, pensé le projet, qu’il ait préparé et négocié l’ordonnance d’octobre, puisqu’il n’a été ministre qu’à partir de novembre 1945. C’est bien Pierre Laroque, déjà impliqué dans la mise en œuvre de la loi de 1928 sur les assurances sociales, que l’on peut vraiment considérer comme celui qui a participé à la conception et mis en œuvre le Plan de Sécurité sociale, sur laquelle il a de fait beaucoup écrit tout au long de sa vie. Ne les hiérarchisons pas, ne les mettons pas en concurrence, voyons au contraire comment ils ont été pendant quinze mois complémentaires.

Gilles Perret : L’idée de mettre des contrepoints systématiquement, comme peuvent le faire certains journalistes, ne correspond pas à ma façon de travailler. Ensuite, même si j’ai essayé historiquement d’être très rigoureux sur la chronologie, j’avais envie de porter l’histoire de Croizat et de la raconter de manière romanesque, parce que son parcours est romanesque. Ce choix peut être discuté, je le comprends, mais je revendique aussi ma subjectivité.

Le moment 1945

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