La Bélogue
Croisade néo-libérale

La nouvelle raison du monde - ll

De la stagflation à la prise de l’Europe
mardi 11 octobre 2011 par Antoine SEREINE

La stagflation, contraction de « stagnation » et d’« inflation », apparaît d’abord au Royaume-Uni, au milieu des années 60, alors que les autres pays développés à économie de marché connaissent encore la forte croissance des « Trente Glorieuses ». Puis, dans les années 1970, la stagflation se banalise, spécialement sous l’effet des chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ces chocs sont eux mêmes des effets du dérèglement du système financier de l’époque, mis sous pression par la baisse sur le dollar, du fait des énormes dépenses américaines pour la guerre du Vietnam, et par les conséquences de cette baisse : décision américaine d’inconvertibilité du dollar, flottement général des monnaies, montée des taux d’intérêts ...

Dans le contexte de stagflation, les recettes keynésiennes qui prévoyaient un arbitrage entre inflation et chômage, et les politiques de relance qu’elles préconisaient pour faire baisser le chômage, sans trop se préoccuper de l’inflation, furent prises à contrepied et se révélèrent inefficaces. On vit même augmenter le chômage considérablement et, si beaucoup s’en émurent et continuent encore aujourd’hui à verser des larmes de crocodiles, nul ne s’empara vraiment de cette question primordiale pour la création de richesses et le bien être des français.

Le champ fut alors laissé libre aux prophètes du néo-libéralisme, monétaristes et ordo-libéraux, qui s’imposèrent, non pour résoudre le problème de la stagflation dans sa totalité, mais seulement pour s’attaquer au seul aspect de l’inflation qui desservait les intérêts de leurs commanditaires. Contrairement à la légende abondamment répandue, cette inflation ne sera pas réellement vaincue mais seulement déplacée au profit de la sphère financière, commanditaire de la « croisade des rentiers » qui continue à batailler au plus fort de la crise actuelle.

La croisade des rentiers

Placée sous le signe de la rigueur, la nouvelle politique économique monétariste s’efforça principalement de réduire le pouvoir de pression exercé par les organisations de salariés. Il s’agissait, en cassant l’indexation des salaires sur les prix, de transférer la ponction opérée par les deux chocs pétroliers sur le pouvoir d’achat des salariés au profit des entreprises et de son actionnariat.

L’augmentation brutale des taux d’intérêt, initiée, aux États-Unis en 1979, par la Réserve fédérale, se généralisa progressivement au monde entier et redonna aux créanciers un pouvoir sur les débiteurs, en exigeant d’eux une rémunération réelle plus élevée et en leur imposant ensuite des conditions politiques et sociales très défavorables.

Le prix à payer de cette nouvelle politique fut une sévère récession et une montée du chômage, qui furent l’opportunité de lancer une série d’offensives contre le pouvoir syndical, de baisser les dépenses sociales et les impôts, et de favoriser la dérégulation.

La lutte, très sélective, contre l’inflation sur les prix des biens et services devenue objectif unique, laissera de côté d’autres « inflations », celle qui se développait par ailleurs sur les prix des actifs financiers, les « inflations » de bulles spéculatives et de crises financières qui se sont multipliées depuis depuis les années 1980. Elle échouera à restaurer les niveaux de croissance des trente glorieuses, et s’accommodera de mieux en mieux d’un chômage, très important pendant plus de trois décennies, qui persiste et croît encore.

Conversion de la gauche au monétarisme et au « consensus de Washington »

Les gouvernements de gauche eux-mêmes se convertiront à cette politique monétariste au début des années 1980, comme le montre en particulier le cas de la France, avec le tournant de la rigueur pris par le gouvernement Delors en 1983.

En Europe, les politiques de rigueur concernèrent aussi les budgets publics, sommés de respecter des normes de déficits et d’endettement, mais comme chacun le voit, bien qu’elles aient échoué … les gouvernements en remettent, en 2011, une nouvelle couche.

Dans le monde, les crises provoquées par les hausses des taux d’intérêts, seront l’occasion pour le FMI d’imposer, en échange de la négociation des conditions de remboursement, des plans d’ajustement structurel supposant une stricte discipline monétaire et budgétaire anti-inflationniste qui érigeait la concurrence en règle suprême et universelle de gouvernement.

L’application de ce système de règles, nommé « consensus de Washington », exigea également de profondes réformes : les plus fameuses des mesures engagées seront la grande vague de privatisation des entreprises publiques, le plus souvent bradées, et le mouvement général de dérégulation des économies, consistant à chercher, dans l’augmentation des parts de marché au niveau mondial, la solution aux problèmes intérieurs des pays. Cette course à l’exportation, à la conquête des marchés étrangers et à la captation de l’épargne a créé un contexte de concurrence exacerbée qui a conduit à des réformes présentées aux populations comme une nécessité vitale : diminution de la pression fiscale sur les revenus du capital et des grands groupes, abaissement du coût du travail, augmentation de la productivité ...

De plus en plus soumis à la loi d’airain d’une dynamique de la mondialisation qui leur échappe très largement, les Etats eux mêmes n’ont pas été épargnés. Ils ont largement contribué à la création de l’ordre qui les soumet et les conduit à comprimer salaires et dépenses publiques, à réduire les« droits acquis » jugés trop coûteux, à affaiblir les mécanismes de solidarité échappant à la logique assurantielle privée ....

Présentées comme moyens pour les pays en difficulté de sauver leurs économies des crises, les « thérapies de chocs » du consensus de Washington, ont en réalité étouffé la croissance par des taux d’intérêt très élevés, ont détruit des productions locales en les exposant sans précaution à la concurrence des pays plus développés, ont souvent aggravé les inégalités et accru la pauvreté, ont renforcé l’instabilité économique et sociale et ont soumis ces économies « ouvertes » à la volatilité des mouvements de capitaux.

Après d’autres, le continent Européen, avec en particulier la Grèce, sont devenus le terrain de jeu sinistre du néo-libéralisme

L’essor du capitalisme financier

À partir des années 1980, les règles auxquelles le système financier mondial est soumis, changent radicalement de sens, puisqu’elles visent à réglementer la concurrence générale entre tous les acteurs de la finance à l’échelle internationale, alors que, des années 1930 aux années 1970, ce système était encadré par des règles administratives qui visaient à le protéger des effets de la concurrence.

De cette mise en marché de la finance, sous l’impulsion de la raison néo-libérale, va résulter une extension considérable de la finance mondiale qui s’autonomise, relativement à la sphère de la production et des échanges commerciaux où ses services sont requis, accroissant l’instabilité devenue chronique de l’économie mondiale. Les coûts de cette extension et de son parasitisme seront énormes ; on les mesure en 2011, comme on en mesure de même leur absurdité et leur illégitimité.

Cet avènement du capitalisme financier va entraîner une nouvelle mise en ordre des activités économiques, des rapports sociaux, des comportements personnels.

Ainsi, depuis que la « globalisation » est tirée par la finance, la plupart des Etats seront mis dans l’impossibilité de prendre des mesures qui iraient à l’encontre des intérêts des détenteurs de capitaux, et, de plus, mis dans l’obligation de devenir des prêteurs en dernier ressort, redonnant ainsi force à un des piliers, bien connu, de la raison néo-libérale : « Privatiser les profits, nationaliser les risques, socialiser les pertes ».

Dans les entreprises, la production de valeur au profit des actionnaires, telle que les marchés boursiers la déterminent, deviendra le principal critère de gestion des dirigeants, en même temps que les stratégies d’entreprises seront captées par la finance et orientées vers la maximisation des revenus actionnariaux, ce qui conduira d’une part à la concentration directe des revenus vers les possesseurs de capitaux et d’autre part à l’endettement indirect des salariés.

La bataille idéologique pour un capitalisme « libre »

Amené à force de thèses, de publications, de conférences, d’interventions dans les médias par les vedettes et ténors du néo-libéralisme, le succès idéologique du néo-libéralisme a d’abord été fondé sur une critique ancienne de l’Etat, remise à la mode quand l’économie mondiale fut touchée par les chocs pétroliers et par le choc de la flottaison du dollar. En fait on assista à un retour, inversé, de la critique des années 1920, non plus à l’encontre des marchés, mais à l’encontre de l’Etat.

On imputa à l’Etat la responsabilité des échecs de la régulation keynésienne, les difficultés de la scolarisation de masse, les déficits des caisses publiques d’assurance sociale, l’incapacité de l’Etat à supprimer la pauvreté, ou à réduire les inégalités …

Les diatribes et amalgames se multiplièrent sur le plan économique comme sur le plan moral :
Les services publics entretiennent l’irresponsabilité, l’incompétence, l’injustice, la spoliation, l’immobilisme … l’Etat est trop coûteux, il dérègle la machine fragile de l’économie, il dés-incite les acteurs de produire … il détruit les vertus civiques, et n’oublions pas , le gaspillage bureaucratique, le poids dissuasif des charges pesant sur les revenus du capital, l’amalgame impôts = goulag, la fuite des entreprises et des capitalistes hors de l’espace national ....n’oublions pas non plus les chômeurs fainéants, responsables du chômage ….
Reagan résuma ainsi le sens de cette bataille idéologique : « le gouvernement n’est pas la solution, c’est le problème », et ouvrit grand la porte à des privatisations opportunistes de l’espace public.

Pour justifier ces politiques, les néo-libéraux postulèrent et mirent en avant une supériorité morale supposée des solutions du marché sur celles de l’Etat Providence qui conduisaient à une forme de décadence et aux effets pervers de l’assistanat.
« Ce n’est pas le marché qui détruit la société civile par l’appât du gain, c’est l’état providence qui mine les ressorts de la moralité individuelle. » tel fut le leit-motif des néo-libéraux qui n’auront alors de cesse, pour mieux implanter leurs idées, que d’élargir le champ de l’analyse économique classique et de vouloir appliquer ses méthodes à des domaines, autres que ceux de l’économie, relevant traditionnellement de la morale ou de l’anthropologie.

Des disciplines néolibérales pour établir la religion du marché

La République n’a jamais été l’horizon des néo-libéraux qui craignent tout despotisme autre que le leur. Ils lui préfèrent les marchés, et ils voient en eux, ce qui doit nécessairement structurer les existences de chacun et les identités individuelles.

Le citoyen dont l’horizon est la République, est alors remplacé par le duo consommateur - entrepreneur, dont les horizons sont bornés par le marché.

Les règles néo-libérales vont alors s’attacher à la marchandisation des activités humaines, et pour ce faire, à la construction d’un cadre légal, budgétaire et monétaire qui soit stable pour permettre le bon fonctionnement des marchés, la sécurité des contrats et la liberté des consommateurs et entrepreneurs.

Ce conditionnement au monde de la marchandise, sera mis en œuvre par des disciplines, c’est à dire des techniques de structuration des marchés et de l’Etat, ainsi que des techniques de gouvernement des personnes, gouvernement indirect sans contrainte ni coercition apparentes.

C’est par ces disciplines que les néo-libéraux vont s’attaquer à la « marchéisation » et à la « marchandisation » de nombres d’activités humaines, éducation, santé, sécurité, justice … pratiquant la surenchère, et allant bien au delà des limites que leur propres théoriciens avaient posées à la « marchéisation ».

Et c’est encore par ces disciplines que des « Rantanplans néo-libéraux »  [1] vont pervertir le sens même de la notion de liberté républicaine, et la transformer en une forme de « liberté surveillée sur les marchés ».

Tout l’art du pouvoir néo-libéral est alors de guider indirectement la conduite des personnes pour transformer leur « liberté de choix », placée sous surveillance, en « obligation de choisir » ; d’où, pour ce faire, la nécessité de s’insinuer dans les consciences individuelles pour « faire en sorte que l’individu poursuive son intérêt, comme si c’était son devoir, et inversement » : obligations de choisir l’école de ses enfants, son fournisseur d’électricité, de téléphone, ses assurances complémentaires, bientôt la compagnie ferroviaire, son coach pour maintenir son employabilité … ses chaines de télévision, ses pompes à essence … la liste est longue.

Les monétaristes s’emparent de la monnaie

Le domaine particulier et stratégique de la monnaie n’échappera pas à l’appétit néo-libéral, et ce sera d’ailleurs le premier domaine investi par les néo-libéraux sous l’impulsion des théories de Friedmann, gourou néo-libéral et international renommé. L’éclatement du système monétaire international débuté avec le flottement du dollar, fut l’occasion pour lui de définir le « monétarisme », discipline monétaire conforme au catéchisme libéral, destiné à rendre prévisibles les marchés et à les stabiliser.

Cet interventionnisme monétaire a ainsi conduit les Etats à abandonner les politiques budgétaires, de revenus, des prix … et de piloter l’économie en s’en tenant à quelques indicateurs simples, taux d’inflation, taux de croissance de la masse monétaire, déficit budgétaire, endettement …

Le monétarisme enclenchera la spirale décliniste de l’Etat qui renie, en se délitant, son rôle de protection sociale, de régulateur du marché du travail et aboutit de nos jours à leur impuissance à trouver des solutions aux crises fincières et économiques qui s’enchainent.

Bien que le monde doive au monétarisme les « 30 piteuses », la montée du chômage, celle de l’indifférence des politiques au sous emploi, la montée du dénigrement des populations en état de faiblesse, du social en général, les néo-libéraux ne tarissent toujours pas de louanges sur leur catéchisme … dont le dernier avatar est la « Règle d’Or », carcan néolibéral qui va faire répéter en Europe, ce que Reagan avait institué aux Etats Unis, il y a 25 ans, qui a si mal marché et est aujourd’hui évité.

On comprend que les indignés se multiplient de par le monde … jusqu’aux portes mêmes de Wall Street.

L’entreprise, objet de convoitise des disciplines néo-libérales

De plus en plus protégée, voire choyée, par un Etat providence qui se transforme en providence des entreprise. Il déserte le terrain de la « sécurité sociale » pour celui de la « sécurité entrepreneuriale », pendant que l’entreprise, créatrice de richesses, est devenue en même temps « vache à lait » et « veau d’or » de l’actionnariat et de la finance qui les convoitent et bénéficient des effets d’aubaine de la « sécurité entrepreneuriale » mise sur pied par l’Etat néo-libéral.

Alors, l’entreprise est devenue en conséquence l’objet de nombreuses sollicitations : exigence de résultats de plus en plus élevés, accaparement des gains de productivité par les circuits financiers, accentuation des inégalités des revenus, augmentation des normes de rentabilité, des dispositifs de sanction-incitation, individualisation des objectifs et récompenses, concurrence des salariés entre eux et évaluations devenus règles générales, généralisation du diviser pour régner, décentralisation des négociations dans l’entreprise, externalisations diverses qui perméabilise le tissu d’entreprise et autonomisent les unités ….

Et, peu à peu, l’entreprise, comme l’Etat seront vassalisés par la finance féodale.

Cette victoire de la féodalité, dont on voit aujourd’hui qu’elle pourrait n’être qu’une forme de victoire à la Pihrrus, n’aurait pas été possible sans une profonde transformation du gouvernement des salariés ( management) et des pratiques nouvelles « d’auto-gouvernement de soi ».

Ces pratiques sont fondées sur le management par objectifs, l’évaluation des performances réalisées, et l’auto-contrôle. Il s’agit de mobiliser l’aspiration à la « réalisation de soi » et de la mettre au service de l’entreprise, tout en faisant reporter la responsabilité de l’accomplissement des objectifs sur l’individu seul, ce qui peut être d’un coût psychique élevé pour les individus.

Cet « auto-gouvernement de soi » n’est pas spontanément obtenu par l’effet d’un discours managérial séducteur manipulant l’aspiration à l’autonomie. Il ne s’avère efficace que dans le cadre d’un marché du travail flexible, où la menace du chômage, est l’horizon de tout salariés, contraint à intérioriser la nécessité vitale d’améliorer sans cesse leur « employabilité. Cadre que les Rantanplans néo-libéraux s’attacheront à construire et perfectionner en permanence.

On recherche administrateurs en modernisation et experts en rationalisation

Ce n’est pas au nom de la religion du marché qu’ont été mis en place les nouveaux dispositifs et modes de gestion propres au néolibéralisme ; la croisade néo-libérale a recruté experts, hauts fonctionnaires et administrateurs de toutes obédiences au nom de la modernisation, de l’efficacité, des impératifs de gestion … de la rigueur … et s’est attachée à les convertir.

Les conversions ont touché droite et gauche politique, faisant passer les pays, en quelques années, du mode de gestion keynésien, à la mode néo-libérale.

Les promoteurs du néo-libéralisme furent souvent des repentis, touchés par la grâce du verbe nouveau. Et le plus étonnant fut cette forme de mimétisme, apparue autour du concept de concurrence, qui lui donna plus de force, sans pour autant accroitre ni sa pertinence, ni son efficacité réelle. Cette conversion marquait une victoire de la croisade néo-libérale, la fin de sa période militante, et l’entrée dans sa période gestionnaire.

La « conversion néolibérale de la gauche »

Ce que l’on appelle parfois la « conversion néolibérale de la gauche » ne s’explique donc pas seulement par les campagnes idéologiques de la droite ou par la capacité de persuasion de cette dernière. Elle s’explique plus fondamentalement par la diffusion d’une rationalité globale qui fonctionne comme une évidence largement partagée, relevant non de la logique de parti mais de la technique, supposée idéologiquement neutre du gouvernement des hommes.

En France, dès 1983, comme c’était déjà le cas en Europe, c’est à qui serait le plus concurrentiel : on assista à une forme de « panurgisme généralisé ». La porosité de la « gauche moderne » aux grands thèmes néo libéraux alla jusqu’à donner le sentiment d’une soumission à la rationalité dominante qui culminera, en Europe, avec le « Blairisme » et sa troisième voie, formation typique de de la gauche néo-libérale. Cette identification de la gauche moderne au néo-libéralisme apparaît très bien dans le « Manifeste » cosigné par Blair et Schrôder en 1999 à l’occasion des élections européennes. Il est intitulé « La troisième voie et le nouveau centre ».

Le but de la gauche moderne, y est il affirmé, « est de donner un cadre solide pour une économie de marché compétitive. La libre compétition entre les agents de production et le libre échange sont essentiels pour stimuler productivité et croissance. Pour cette raison, il est nécessaire de se doter d’un cadre qui permette aux forces du marché de fonctionner convenablement : cela est essentiel pour la croissance économique et c’est une condition préalable à une politique efficace un faveur de l’emploi. »
 !!!! les points de suspension sont de la rédaction

C’est ainsi que le néolibéralisme s’est traduit en politiques concrètes, finalement subies et parfois même, acceptées par une partie de la population salariée, alors même que ces politiques avaient pour visée explicite le recul des droits acquis, des solidarités entre groupes et entre générations, et qu’elles mettaient une grande partie des sujets sociaux dans des difficultés et face à des menaces grandissantes, les plaçant systématiquement et explicitement dans une logique de « risques ».

Au cours de cette période de maturité du néo-libéralisme, les anciens opposants ont du, pour beaucoup, abjurer leur ancienne critique du capitalisme, et, se défendant généralement de toute idéologie, ils ont du enfin reconnaître l’économie de marché comme le moyen le plus efficace de coordination des activités économiques.

En somme, la grande victoire idéologique du néolibéralisme a consisté à « dés-idéologiser » les politiques suivies au point qu’elles ne doivent même plus faire l’objet de quelconques débats, et à se présenter comme la raison même.

N’était ce ce pas là un résultat assez prévisible du principe de la concurrence et du « mimétisme » qui lui est génétiquement associé.

La concurrence est au principe de la démocratie politique - que le meilleur gagne aux rendez vous des élections. Tant que dura la coexistence des systèmes capitalistes et communistes, la concurrence dans le domaine des idéologies politiques joua plus ou moins bien son rôle. Mais, avec la chute du mur de Berlin qui signifiait la faillite du communisme, la gauche, déjà aspirée dans le panurgisme et la surenchère néo-libérale, s’y abima, corps et biens, d’autant plus qu’elle était également aspirée par la construction européenne, elle même toute entière détournée à des fins néo-libérales.

La raison néo-libérale, cheval de Troie Européen

Dans les années qui suivent le traité de Rome, peu à peu, les travaux de la commission et ceux de la cour européenne vont conférer une allure de constitutionnalité aux règles de la concurrence. Une dizaine d’années après, un observateur de la construction européenne remarquait que le concurrentialisme, idée de base du néo libéralisme, se substituait au libéralisme d’autrefois.

Toutefois, jusqu’au début des années 1980, en Europe, l’horizon de la construction européenne restait un horizon social. La mauvaise nouvelle vient de l’Allemagne et de la CDU qui rappelle que le progrès social n’est pas une fin en soi mais un effet de l’ordre concurrentiel et de la stabilité monétaire, et prône en conséquence un retour aux principes dur de « l’économie sociale de marché » comme l’ordo-libéralisme aime à nommer cette curiosité sociale qui soumet le social au marché.

L’Allemagne n’imposera pas son modèle, mais inspirera les experts et élites européennes.

En France, en 1983, sous les coups de boutoir de ses compagnons ralliés au modèle libéral, c’est une défaite en rase campagne du socialisme à la française incarné par Mitterand, qui déclarait vouloir une Europe des travailleurs, contre l’Europe marchande, l’Europe des profits, l’Europe des grandes affaires. A l’espoir mitterandien d’une Europe sociale, succèderont la rigueur Delorienne, qui accentuera la dérive néo libérale de la construction européenne et des dirigeants politiques français, de gauche et de droite.

En 2000, Fritz Bolkestein, le commissaire européen à la directive de sinistre mémoire, discourait sur la construction de l’europe libérale du 21ième siècle. Il décrivait une Europe néo-libérale, toute empreinte d’ordo-libéralisme ; il allait falloir avancer encore dans la flexibilisation des salaires et des prix, des marchés de l’emploi et des capitaux, réformer les retraites, encourager l’épargne individuelle tout en la privatisant, promouvoir l’esprit d’entreprise, défendre l’idéal d’une société libre contre les nihilistes, entendez, ceux qui s’opposaient à lui, et ne se cachait pas pour déclarer que ce projet d’une Europe libérale, qu’il qualifiait « d’économie sociale de marché » conformément aux canons de ordo-libéralisme, était foncièrement anti socialiste.

En 2005, Chirac, abandonne l’épopée gaulliste, renie sa promesse électorale de lutter efficacement contre la fracture sociale, et affirme sa conversion à « l’économie sociale de marché » chère aux ordolibéraux. En 2007, élection de Sarkozy, qui accentue la pression des croisés néo-libéraux.

De son coté, en instituant la concurrence entre les législations et systèmes institutionnels nationaux, la construction européenne va chercher à « constitutionnaliser » l’ordre libéral , aboutissant de fait à favoriser les moins disant sociaux, au dumping fiscal entre états, et au démantèlement des états providence nationaux.

Poussée à son terme, en dépossédant les pouvoirs législatifs de leurs prérogatives, la construction européenne, convertie de la première heure, aboutit à vider la démocratie libérale de toute sa substance.

Témoin et amplificateur de cette dernière tendance, une des premières décisions de Sarkozy en 2007 fut de retirer aux français leur droit de vote sur le traité constitutionnel et d’apporter la signature de la France au traité de Lisbonne, dont les insuffisances et les pièges, devenus évidents en ce temps de crise, réclament impérativement la réforme.

De la stagflation à la prise de l’Europe, est la deuxième partie de l’aperçu sur l’ « Essai sur la société néolibérale » de Pierre Dardot et de Christian Laval, « La nouvelle raison du monde » publiée chez La Découverte.

[1« Rantanplan néo-libéral » : néo- libéral zèlé et obtus


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