La Bélogue
Sortir de l’impasse économique

Le manifeste et le programme économique des 138

mercredi 4 janvier 2017 par INVITES

« Le pays exige une expérimentation continuelle et audacieuse. C’est du bon sens que d’adopter une méthode et de l’essayer : si cela ne fonctionne pas, il faut l’admettre franchement et en essayer une autre. Mais par-dessus tout, essayer quelque chose […]. Les millions de personnes dans le besoin ne resteront pas indéfiniment silencieuses [1]. »
Ainsi parlait Franklin D. Roosevelt au printemps 1932 lors de sa campagne présidentielle, alors que l’Amérique s’enfonçait dans la Grande Dépression. Il n’anticipait sans doute ni le contenu précis ni l’ampleur des réformes qu’il allait entreprendre sous la pression des mobilisations ouvrières et paysannes. Mais, préoccupé par le creusement des inégalités et la montée de la pauvreté, il pensait que l’échec des politiques libérales imposait d’ouvrir des voies nouvelles. Son attitude pragmatique et inventive a été l’une des conditions de la sortie de crise et de l’émergence d’un véritable État social dans le pays capitaliste le plus puissant du monde.

Pour sortir de la dépression, le New Deal (« Nouveau Contrat », ou, comme le veut la traduction usuelle, « Nouvelle Donne ») de Roosevelt a introduit la retraite publique et les allocations chômage, le salaire minimum fédéral, adopté la « loi de redressement industriel national » afin de soutenir les salaires « Il a augmenté la fiscalité des plus riches et conçu un arsenal réglementaire très strict pour encadrer la finance et le pouvoir des banques. Sans oublier la généralisation du week-end de deux jours à l’ensemble des États-Unis – la première politique de réduction du temps de travail à grande échelle pour lutter contre le chômage.
La crise du capitalisme des années 1930 fut ainsi aux États-Unis un moteur d’innovation politique et de progrès social. Le contraste avec l’Europe dans la crise actuelle est saisissant. Face à l’enlisement sans fin dans la crise, il est temps d’inventer autre chose. »

Aux racines de la crise

La crise que nous connaissons en France et en Europe est multiforme et ne peut être – pas plus d’ailleurs que la crise des années 1930 – réduite à sa dimension économique. C’est une crise économique, sociale et écologique.

C’est d’abord celle d’un régime d’accumulation fondé sur le développement d’une finance dérégulée, secrétant des inégalités croissantes et générant un formidable gaspillage environnemental. Ce régime d’accumulation s’est effondré en 2008 – après avoir traversé des crises de plus en plus sévères –, inaugurant la Grande Récession, à savoir la chute d’activité la plus profonde depuis la Grande Dépression des années 1930.

C’est plus largement la crise du modèle néolibéral et des politiques qu’il a inspirées, consistant à contester aux États leur rôle de régulation des économies et à chercher à subordonner leur intervention aux « exigences » des marchés. Dans l’Union européenne, en particulier, les budgets des États membres sont strictement corsetés. L’ironie a voulu que les pays réputés « bons élèves » pour s’être conformés à la discipline budgétaire avant 2008 aient été justement les plus sévèrement touchés. Ainsi, l’Espagne, dont le solde budgétaire était excédentaire de 2005 à 2007, et dont la dette publique représentait moins de 40 % du PIB « (parallèlement à un emballement des dettes privées), a vu son économie s’effondrer et son ratio dette publique sur PIB s’envoler.

La crise est aussi une crise politique, alimentée par la défiance des populations vis-à-vis des partis traditionnels, des élites dirigeantes et de la technocratie européenne.

Elle se manifeste par des votes contestataires à la gauche des partis traditionnels, mais qui ne débouchent pas pour l’instant sur la mise en œuvre d’un projet alternatif : échec de Syriza à rompre avec l’austérité en Grèce, difficultés de Podemos à conquérir le pouvoir en Espagne. Elle se traduit aussi par des votes en faveur de partis d’extrême droite, comme en Hongrie ou en Pologne, n’offrant pour projet que l’autoritarisme et la xénophobie. En France, cette contestation sans véritable alternative, portée par le Front national, a gagné du terrain lors des élections européennes de 2014 et des régionales de 2015.

Le rejet de l’Union européenne par les Britanniques est la plus récente et la plus sérieuse expression de cette défiance, remettant en cause l’Union elle-même. Les précédents auraient dû alerter : rejet du Traité pour une constitution européenne lors des référendums français et néerlandais de 2005, puis rejet dans trois pays en moins d’un an de diverses propositions européennes : le peuple grec a refusé en juillet 2015 l’accord imposé à Alexis Tsipras, les Danois ont voté contre une coopération policière renforcée en Europe en décembre 2015, puis les Néerlandais se sont prononcés contre l’accord de libre-échange avec l’Ukraine en avril 2016. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, ces votes n’ont débouché sur aucune perspective nouvelle. Les institutions européennes comme les gouvernements des pays membres ont choisi d’ignorer les protestations exprimées par les citoyens.

La fuite en avant néolibérale

Les États membres de l’Union européenne ont répondu à la crise financière non par la mise en œuvre de nouvelles politiques, mais en suivant scrupuleusement les recettes néolibérales qui avaient failli. S’ils ont réorienté leurs dépenses, ce n’était pas pour soutenir les revenus de leurs citoyens ni l’activité économique, mais pour sauver les banques et la finance, et subventionner la baisse du coût du travail.

Le dogme de l’austérité n’a jamais été rompu, cela au mépris de la démocratie.

Pour les technocraties nationales et européennes, pour les responsables politiques et les classes dirigeantes, il faut rester sur le sentier du néolibéralisme, approfondir la dérégulation des marchés et le démantèlement des outils de régulation économique. Il faut persévérer dans la remise en cause de l’État social et dans le déni des droits des travailleurs pour les soumettre à une concurrence exacerbée.

Alors qu’aux États-Unis Barack Obama décidait de soutenir l’activité économique et d’encadrer un peu l’activité des banques, les gouvernements européens ont opté pour davantage de « réformes structurelles » et d’austérité. Aux Grecs qui avaient osé faire un autre choix politique, Jean-Claude Juncker asséna un rappel à l’ordre cinglant « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

L’austérité consubstantielle aux traités européens, qui ont instauré à partir de 1992 une discipline budgétaire de plus en plus contraignante, interdit aujourd’hui le choix démocratique d’une « expérimentation continuelle et audacieuse », pour reprendre la formule de Roosevelt. Ces traités imposés aux peuples n’ont ni empêché les crises ni fait converger les économies des pays européens, au contraire ! Loin de contenir la crise des dettes souveraines, l’austérité qu’ils ont institutionnalisée l’a approfondie en donnant plus de libertés aux spéculateurs.

Au lieu de constater l’échec des politiques engagées depuis le début des années 1990 et d’explorer de nouvelles voies, nos dirigeants ont choisi la fuite en avant néolibérale. Ils se sont conformés, souvent en contradiction avec leurs promesses électorales, aux volontés des firmes multinationales et des patronats européens.

Loin de rechercher l’intérêt général et la satisfaction des besoins des citoyens par des politiques visant la cohésion sociale, le plein-emploi et la transition écologique, ils ont entraîné comme des chevaux fous les sociétés européennes vers l’abîme d’une crise qui n’en finit pas.

N’en déplaise à Jean-Claude Juncker, les traités peuvent être modifiés ou dénoncés. « Les politiques néolibérales peuvent – et doivent – être remises en cause. Des alternatives existent et permettent de penser des solutions, en France et en Europe, à la crise multiforme d’aujourd’hui. Il est possible, il est nécessaire, de réenchanter l’avenir.

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

Les « millions de personnes dans le besoin ne resteront pas indéfiniment silencieuses », disait Roosevelt. Le chômage, les inégalités, la dureté des rapports sociaux minent le contrat social. Il est urgent de répondre aux besoins de nos concitoyens et à leur aspiration à une société plus juste.

Que nous proposent les apologues du néolibéralisme ? Ils appellent à pousser plus loin l’ouverture des économies et la dérégulation des marchés, ceux des biens et des services comme les marchés financiers. Ils proposent de « simplifier » le droit du travail, de réduire les dépenses publiques, notamment sociales. Ils se sont même imaginé une nouvelle divinité : l’innovation.

Il faudrait en son nom alléger fiscalité et droit du travail pour ne pas brider le dynamisme des jeunes entrepreneurs, dont le talent libéré permettrait de booster la croissance économique. Les inégalités augmenteraient, mais pour le bien de tous, la richesse « ruisselant » des plus riches vers les plus pauvres. Le progrès technique permettrait de s’affranchir des « contraintes d’une transition écologique.

Leur programme est une folie. La finance dérégulée est avide, insensée, déstabilisante pour les économies. Subordonner l’État social au marché, c’est accepter l’affaissement du meilleur rempart contre les inégalités. Remettre les clés de l’économie aux marchés, c’est se priver de toute possibilité de mener une politique de transition écologique. Le néolibéralisme nous mène à la catastrophe financière, économique, sociale, écologique et politique.

Les néolibéraux promeuvent une représentation faussée des clivages sociaux : ils opposent les classes moyennes aux pauvres, qui profiteraient d’un « assistanat » trop coûteux, les salariés précaires aux salariés stables, « nantis », ceux du privé à ceux du public, les jeunes aux seniors…

Cette représentation masque de moins en moins bien la défense de rentes et d’intérêts bien compris. Le passage chez Goldman Sachs de José Manuel Barroso, président pendant dix ans de la Commission européenne, n’est pas un « incident ». Il est symptomatique de la collusion qui s’est installée entre élites politiques et financières. La France n’est malheureusement pas en reste, avec ses portes tournantes entre Bercy et les banques.

Le programme néolibéral conforte la situation d’une infime minorité au détriment du plus grand nombre, et finalement de la cohésion d’ensemble de la société. Continuer à « le suivre serait irresponsable.

Être responsable suppose d’explorer une autre voie. Laquelle ?

Les économistes non libéraux sont souvent présentés comme des passéistes attachés à des reliques ringardes des Trente Glorieuses : la protection sociale, le droit du travail, les services publics, les réglementations. Sombre époque, où il faudrait, pour être « moderne », jeter l’opprobre sur le New Deal ! Au contraire, oser une autre voie, « c’est opposer au primat de la concurrence sans limite la logique de la coopération. Cette logique n’exclut nullement les conflits, ni d’ailleurs l’initiative privée. Mais elle prend acte du fait que la justice sociale ainsi que l’efficacité elle-même y gagnent dès lors que prime le sens de l’intérêt général.

Une entreprise performante, innovante, c’est avant tout une entreprise où les salariés sont en mesure de coopérer entre eux. Une économie performante, innovante, ne peut exister sans infrastructures développées (écoles, hôpitaux, équipements, etc.). L’État n’a pas à être la voiture-balai des dégâts du marché. Face aux défis actuels, l’économie doit être résolument mixte, avec une intervention publique découlant de choix démocratiques et soumise au contrôle des citoyens. La concurrence est faussée lorsqu’elle est « libre », dès lors que des règles n’imposent pas aux entreprises les mêmes conditions sociales ou environnementales.

Aller vers un monde plus juste nécessite une autre organisation de la production et d’autres règles de répartition des revenus. Les choix de production et de répartition qui conditionnent l’avenir ne peuvent être laissés aux seuls dirigeants d’entreprise, subordonnés à la maximisation des dividendes des actionnaires.

Face au creusement des inégalités qui délitent la cohésion sociale, il est temps d’associer les salariés à la prise de décision dans les entreprises (comme cela se fait en Allemagne ou en Suède), mais aussi les collectivités locales, les clients ou les usagers. Résoudre les grands défis écologiques de ce siècle demande un système productif plus sobre, plus respectueux de l’environnement et plus performant sur le plan énergétique.

La place des marchés, qui ont démontré leur incapacité à répondre à ces défis, doit être repensée. D’ici à 2050, il faudra assurer le bien-être de plus de 9 milliards d’êtres humains, dont une majorité vit d’ores et déjà dans des villes. Cela doit être pensé, préparé, organisé collectivement.

Enfin, sortir les économies européennes du marasme impose de refonder les institutions européennes.

Le grand marché unique et l’euro ont accentué les divergences entre les économies, encouragé les stratégies de compétitivité salariale, de dumping fiscal et social, et exacerbé les rivalités entre les peuples. Au nom du libre-échange et de l’ouverture des marchés de capitaux, l’Europe a organisé son affaiblissement industriel, privilégiant les intérêts de la finance au détriment de ses entrepreneurs.

Comment guérir l’Europe de son chômage, de ses déséquilibres internes, et transformer ses atouts indéniables en force collective ? De nouvelles réponses politiques et économiques doivent être inventées.

Un manifeste, un ouvrage, notre projet

Notre ouvrage, « Pour sortir de l’impasse économique » , fait suite à l’Appel de 80 économistes du même nom, publié en février 2016 dans Le Monde [2] et conclu ainsi :

 « La France a besoin d’un nouvel horizon. La sortie du sombre tunnel politique dans lequel elle est engagée ne passe pas uniquement par l’économie. Mais elle restera hors de portée si l’on s’acharne à poursuivre des politiques néolibérales qui creusent les inégalités, alimentent le désastre social. Il est temps de mettre en œuvre une politique alternative »

Discuté initialement au sein du collectif des Économistes atterrés (EA), cet ouvrage rassemble au-delà de ce collectif. La gravité de la situation a favorisé cette intervention d’économistes de sensibilités très diverses dans le débat public. Cet appel ne se contente pas de critiquer la politique économique actuelle, il avance trois axes pour une alternative :
- un nouveau pacte productif,
- un programme de relance de 40 milliards d’euros par an,
- et une remise à plat de l’Europe.

 
Par le collectif d’organisation de l’Appel
(David Cayla, Jezabel Couppey-Soubeyran, Anne Eydoux, Thierry Kirat, Philippe Légé, Catherine Mathieu, Christophe Ramaux, Henri Sterdyniak et Sébastien Villemot)

Le livre « Pour sortir de l’impasse économique » prolonge la démarche du collectif et son appel. Son ambition est de présenter non pas un programme complet, mais un bouquet de propositions pour l’alternative, composé de 22 chapitres (auxquels s’ajoutent quelques regards croisés) écrits par 30 des signataires de cet appel. Ce bouquet de propositions s’organise autour des six thèmes suivants :
- 1 la transition écologique, d’abord, car elle doit être selon nous la nouvelle frontière du XXIe siècle ;
- 2 la mise en place d’un nouveau pacte productif dans l’industrie, qui suppose une mise au pas de la finance ;
- 3 la remise à plat de l’Europe et de l’euro ;
- 4 la réhabilitation de la fiscalité et des dépenses publiques ;
- 5 la promotion d’autres réformes pour l’emploi ;
- 6 enfin, la réaffirmation de la nécessité d’une économie plus égalitaire, plus sociale et plus solidaire.

Les contributions à cet ouvrage n’engagent évidemment que leurs auteurs. Plutôt que de masquer les débats qui nous traversent, nous avons choisi de les mettre en valeur. Sur l’euro, la réduction du temps de travail ou encore la politique monétaire de la BCE, nos lecteurs pourront ainsi, nous l’espérons, apprécier la teneur de nos débats.

Nos analyses s’enracinent dans les grands courants économiques hétérodoxes, comme celui issu de la pensée de John Maynard Keynes, qui a publié sa Théorie générale (1936) lors de la Grande Dépression des années 1930.

Tout comme Keynes proposait de rompre avec les politiques économiques libérales pour sortir de la crise, nous cherchons par nos contributions à dessiner une alternative au néolibéralisme d’aujourd’hui pour aller vers une société plus démocratique, plus solidaire et plus écologique.

Engager la transition écologique, domestiquer la finance, proposer un nouveau pacte productif, changer les objectifs et modalités d’organisation des entreprises, réussir une rupture avec la gouvernance économique actuelle de l’Europe, défendre une fiscalité redistributive et des dépenses publiques soutenues, impulser une dynamique salariale, aller plus loin dans la réduction du temps de travail, garantir les droits des travailleurs, créer les emplois de qualité dont la société a besoin, envisager un nouvel âge des solidarités et questionner le revenu inconditionnel : telles sont quelques-unes des pistes explorées dans ce livre.

Faire des propositions à même d’inspirer l’« expérimentation continuelle et audacieuse » est possible. C’est une exigence à laquelle ce livre entend répondre.

[1Discours de Franklin D. Roosevelt à l’université Oglethorpe, 22 mai 1932. 

[2Cet appel reproduit en fin d’ouvrage a été signé initialement par 80 économistes rejoints ensuite par 58 autres. 


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