La Bélogue

Le capital fictif

Comment la finance s’approprie notre avenir
samedi 5 novembre 2016 par Antoine SEREINE

La finance fut le printemps du capitalisme industriel du XXe siècle. La financiarisation serait-elle aujourd’hui le signe de son automne ? La multiplication des crises financières peut le faire penser mais ne l’explique entièrement. La financiarisation est un phénomène multi facettes, englobant la libéralisation financière, l’Internationalisation et la sophistication des marchés financiers, l’accroissement de l’endettement des firmes, des ménages et des états, les poussées à la privatisation des systèmes de protection sociale et de la nature, la désarticulation du mouvement ouvrier. A cette liste abondante, il nous faut encore ajouter les politiques de rigueur, les réformes structurelles et la priorité donnée à la stabilité financière qui visent à faire valoir les attentes du capital sur les aspirations des populations, et sont responsables de la grande régression sociale contemporaine.

Cette montée en puissance de la finance se manifeste à la fois par des transformations substantielles de la sphère financière, et par des contradictions sociales et économiques :
- La montée générale et continue de l’endettement.
- L’accroissement de la part du secteur financier dans l’économie.
- L’accroissement des inégalités.
- Et le ralentissement de la croissance pour l’ensemble des pays à hauts revenus.

Au delà de la cupidité

La contribution de la finance au bien commun parait inversement proportionnelle aux rémunérations astronomiques qu’elle s’accorde.

L’aveuglement généralisé dont ont fait preuve l’ensemble des acteurs pendant la crise de 2007, montre que ces derniers ne sont pas plus rationnels ou omniscients que chacun ; les biais cognitifs (optimisme exagéré, aveuglément au désastre, conformisme ...) informent leurs décisions personnelles comme professionnelles.

On ne trouvera même pas sa justification dans une habileté particulière. En moyenne et dans la durée on a constaté aux États-Unis que ni les petits épargnants, ni les fonds d’épargne collective, ni les fonds de pension ne sont capables de réaliser, en moyenne, des gains spéculatifs, c’est à dire supérieurs à la moyenne des gains et des cours.

De ce fait le problème de « l’instabilité financière » n’est pas seulement un problème moral que l’on pourrait régler en changeant les incitations individuelles des travailleurs, en l’occurence les traders.

Ce qui est en cause, dans cette instabilité, c’est le cadre de la finance libéralisée qui encourage des comportements biaisés, voire tricheurs.

On se souvient de la séquence Madoff, symptomatique d’une atmosphère de confiance aveugle dans les capacités de la valorisation financière ... jeu auquel seuls gagnent généralement les tricheurs bénéficiaires d’une information privilégiée. Outre les délit d’initiés, la pratique du « Front Running » exploite la connaissance des ordres passés par les clients pour effectuer, au préalable ou immédiatement à leur suite, des opérations à son propre bénéfice. Dans l’histoire des subprimes, il y a eu aussi exploitation d’un aléa moral, en faveur exclusive des prêteurs et vendeurs de crédit, et reposant sur une asymétrie d’information qui ne profite qu’aux nouveaux banquiers qui titrisent leur crédit et en diffusent les risques sur les marchés financiers.

L’asymétrie informationnelle est la règle sur les marchés. En particulier au sein du complexe banque d’affaires - hedge funds.

D’autre part la fabrique à grande échelle des produits dérivés a éloigné un peu plus la finance de l’économie productive et multiplié les moyens de la spéculation.

Les dérivés sont coupés des caractéristiques des actifs auxquels ils se rattachent, à l’exception d’une seule, le changement de prix. Acheter un dérivé c’est parier sur la rentabilité à venir d’un actif. Ces contrats permettent de prendre une exposition au risque maximale sans pour autant engager beaucoup d’argent ; par exemple au lieu d’acheter un baril de pétrole 100 euros et de le stocker pour parier sur sa hausse, les produits dérivés permettent le même pari et la même prise de risque, en misant seulement 25 fois moins.

Depuis la crise de 1929, les produits dérivés rencontraient une grande hostilité et se limitaient à des applications sur les produits agricoles dont les prix étaient largement contrôlés. Ils ont été remis au gout du jour en 1973, à Chicago, à l’occasion du lancement d’un premier marché de produits dérivés (contrat à terme sur les devises), chaudement recommandé par Milton Friedman.

Dans les années 80-90 les produits dérivés se sont généralisés à d’autres actifs. En France le Matif (marché à terme international de France) est ouvert en 1986, puis le Monep (marché des options négociables), l’année suivante.

Bien que l’administration américaine se soit inquiétée, au début des années 90, du fait que « les engagements des banques dans les produits dérivés n’ont pas de contrepartie en capital immobilisé » dans les banques, elle sera dissuadée, jusqu’en 2007 et au delà et par l’action corporative de l’ISDA, « International swap and dérivatives association », de la mise en place de toute forme de régulation.

L’instabilité intrinsèque de la finance

Les marchés financiers diffèrent radicalement des marchés de biens et services.
Alors que la hausse des prix diminue la demande dans l’économie réelle, c’est généralement le contraire qui se produit pour les titres financiers : Plus les prix montent et plus ces titres sont demandés ; l’inverse est tout aussi vrai en phase de crise, plus les prix baissent plus les ventes augmentent.

L’acquisition des titres relève d’un motif purement spéculatif. Une spirale s’engage : l’endettement contribue à faire monter les prix, et cette montée permet de s’endetter davantage, jusqu’à ce qu’un grain de sable enraie le mouvement.

Le moment où les investisseurs surendettés sont contraints de vendre en masse leurs actifs pour faire face à leur besoin de liquidité, déclenchant une spirale de baisse auto-entretenue du prix de ces actifs et un assèchement de la liquidité, est dit « Moment Minsky ».

L’économiste Minsky a montré, qu’au cours de période de prospérité prolongées, les économies évoluent progressivement vers une structure de financement qui rend le système instable : Elle passe d’une situation où dominent des relations financières couvertes par les revenus a une situation où les activités financières spéculatives puis de type Ponzi, prennent un poids grandissant, jusqu’à ce que l’insolvabilité de quelques uns finisse par provoquer un effondrement du prix des actifs.

Les paradoxes de l’intervention publique

Depuis l’après-guerre les pouvoirs publics des principaux pays capitalistes sont toujours parvenus à éviter une nouvelle grande dépression en jouant sur deux leviers :
– d’une part la banque centrale comme prêteur en dernier ressort.
– et d’autre part le filage des déficits publics pour soutenir la demande et enrayer la chute de l’investissement donc des profits ;
Cette politique monétaire, asymétrique, limite la baisse des cours mais ne vient pas entraver leur hausse. Elle se combine aussi avec une politique budgétaire pour appuyer les cours boursier ou immobilier.

Ainsi, aux États-Unis où ces politique ont été le plus ample après le crack de 2007 2008, les taux d’intérêt ont été réduits à 0 et le déficit budgétaire porté à 12 % du PIB en 2009.

Cependant, de crise en crise et de sauvetage en sauvetage, les marchés financiers sont devenus de plus en plus menaçant et coûteux, jusquà ce qu’ils atteignent leur apogée en 2007.
– Les expériences de la crise de la dette au sud, aux États-Unis en 1987, au Mexique en 94, En Asie et Russie en 98 et la crise de la nouvelle économie en 2000 ont nourri le sentiment que les autorités publiques seraient en mesure de contenir la catastrophe.
– D’autre part cette confiance a été accrue par celle placée dans l’auto-régulation du secteur financier

On a aussi mobilisé d’autres instruments comme les re-capitalisations, les nationalisations ou de nouveaux canaux élargissant la distribution de liquidités comme le « Quantitative easing ». Ces politiques n’ont pas entraîné de fortes reprise de l’économie réelle mais elles ont enrayé la chute des prix immobiliers et permis une forte hausse des cours boursiers qui ont rattrapé, aux États-Unis en 2013, leur niveau d’avant crise.

Elles ont validé en fait la structure des passifs générée par les innovations et la spéculation financière et ont accru, de plus, les inégalités du fait du rebond boursier, et les rémunérations des traders.

Aux États-Unis les 1 % les plus riches ont accaparé 91,5 % des gains financiers entre 2009 et 2012, alors que le pouvoir d’achat des 99 % stagnait.

En fait ces politiques ont créé un « méta aléa moral ». Elles ont contribué à accroître les prises de risque, à augmenter paradoxalement le risque systémique, et à préparer le terrain à une prochaine catastrophe financière.

Les états vont alors socialiser les coûts de l’effondrement financier. Fin 2008 début 2009, le montant des sommes engagées par les états pour soutenir le secteur financier a été évalué à la moitié du PIB mondial.

Nous allons tenter pour la suite d’expliquer le statut même de la « valeur financière » en faisant appel à la notion de « capital fictif ».

Généalogie du concept et essor contemporain du capital fictif

Le prix des actifs financiers sont en tension entre la dynamique autonome de la spéculation et le rapport, lâche mais irréductible, à la valeur fondamentale.

La liquidité des marchés a pour objectif d’assurer que les paris pris par les investisseurs sur les valeurs à venir, puissent être en permanence transformés en valeur immédiatement disponible.

Bien que valorisation spéculative et valorisation fondamentale ne sont pas symétriques, c’est pourtant ce que la communauté financière tente d’obtenir à travers la liquidité. De plus, elle ne peut-être assurée qu’à une partie des investisseurs et à la condition que les marchés ne soient pas assèchés, puisqu’aucune valeur n’est immédiatement transférable depuis le processus de production sous jacent.

- L’approche autrichienne du capital fictif comme illusion et détournement de ressources
Pour les auteurs libéraux la production de capital fictif renvoie à la création monétaire de capital via le système de crédit, sans contrepartie sur le plan des ressources effectives. L’excès de crédit produit du capital fictif ayant un effet bien réel sur les prix (augmentation due à l’augmentation rapide de la demande).

Ricardo reconnait qu’ils peuvent favoriser l’accumulation de capital en augmentant les profits aux dépens des salaires. Cette notion apparait pour la première fois dans une adresse de Charles Jenkinson, comte de Liverpool, au roi Georges III dans laquelle il s’inquiète de l’intégrité morale du système commercial britannique, des risques de dévalorisation de la monnaie papier, et où il pointe aussi le caractère fictif du capital qu’elle permet de faire circuler. A travers la spéculation et des financements désespérés c’est en somme la morale qui est menacée par la monnaie papier.

Pour Friedrich Hayek, la surabondance du crédit distribué aux capitalistes se traduit par la mise en route d’un trop grand nombre de projets productifs par rapport aux ressources disponibles, si bien que manquent les biens intermédiaires, nécessaires à la mise en branle des biens d’équipements achetés. Le capital est manquant.

En d’autres termes, le sur-investissement implique que l’épargne est non pas trop abondante, mais insuffisante.

Pour Hayek le rétablissement de l’égalité épargne crédit/nouveau capital est indispensable a l’usage harmonieux des ressources disponibles.

- Approche marxiste : le capital fictif comme pré-validation de la valorisation du capital
Pour Marx, le crédit, loin de buter sur les limites des ressources disponibles, permet au contraire de surmonter les barrières que constituent l’autofinancement et la production de métaux précieux. Il amplifie le développement des forces productives et le marché mondial.

Le capital fictif apparaît comme une prétention et un projet des détenteurs de capitaux dont l’échec conduit à des crise financière et à des batailles sociales et politiques pour en répartir les mécomptes et les dégâts.

Si, selon l’approche autrichienne, le capital fictif est synonyme d’échec et de gaspillage, dans l’analyse marxiste la fictivité a des conséquences différentes : elle pose la valorisation présente du capital argent comme enjeu des processus économique et politique à venir, et en indique la fragilité.

Marx identifie trois formes de capitales fictives : la « monnaie de crédit », les « titres de la dette publique » et les « actions ».

- La monnaie de crédit privé a pour contrepartie une grande vulnérabilité du système bancaire. En effet les dépôts reposent sur la promesse que l’on pourra aller les retirer sous forme de billets émis par la banque centrale. Hors aucune banque n’est en mesure de tenir cette promesse, en cas de « bank run ». Seule la banque centrale est en mesure de le faire et de contenir une panique financière. Ceci témoigne de la régulation politique associée au capital fictif ; cette imbrication avec le politique est renforcée par la pratique bancaire de mise en pension des titres de dette publique, auprès de la banque centrale.

- Le caractère fictif de la dette publique, est plus immédiatement apparent. Cette dette n’a aucune contrepartie en capital mis en valorisation a travers la production et n’a pas de rendement monétaire direct auxquels se rapporteraient des remboursements. Le fait que les titres de la dette publique soit négociables permet de parfaire leur caractère fétiche. Ses titres sont des à valoir sur les recettes fiscales.

- Les actions ou obligations d’entreprise, contrairement à la dette publique, représentent bien un capital réel ou utilisé dans ses opérations. Il y a ici un dédoublement, car le capital n’existe pas deux fois, dédoublement qui est à l’origine de la fiction. L’action n’est qu’un titre de propriété sur une part proportionnelle de la plus-value à réaliser par le capital.

La négociabilité des titres donne sa pleine puissance au capital fictif, sa liquidité, et nous renvoie à son paradoxe.

Tandis que les crises bancaires correspondent à une absence de validation, a posteriori, de la monnaie de crédit émise, et se manifestent par des « bank runs », les crises financières se traduisent par un effondrement des cours lorsqu’un trop grand nombre d’agents tentent de se défaire simultanément de leur titre.

En résumé, le capital fictif n’est qu’une incarnation du capital qui tend à s’émanciper du processus productif de valorisation et peut prendre des proportions incompatibles avec le potentiel productif effectif des économies. Cette émancipation est constitutive de la financiarisation qui peut conduire à des emballements systémiques, que la grande crise de 2007 2008 n’a pas suffi à enrayer. En effet, depuis la suspension du régime de Bretton Woods, la monnaie n’a pas d’autres ancrage que celui de son acceptabilité sociale, garantie par l’État et régulée par la politique de la banque centrale.

- Les formes élémentaires du capital fictif

Les statistiques rapportées dans l’ouvrage de Cédric Durant, portent sur les cinq pays riches aux économies les plus importantes (Etats Unis, Japon, Allemagne, France et Royaume Uni) et sont référées aux moyennes des 13 pays de l’Ocde les plus riches

- Le crédit au secteur privé non financier (entreprises non financières, institutions non lucratives, ménages) est passé en moyenne de 72 % du PIB au début des années 70, à 174 % du PIB en 2007.
- la dette publique : alors que jusqu’aux années 70 la dette publique décroîssait, la situation change et la tendance s’inverse en 3 étapes. 1/ Au milieu des années 90 l’endettement public est passé en moyenne de 30 % à 62 % du PIB. 2/ De 95 à 2008 le ratio de se stabilise, avant de repartir à la hausse pour atteindre 89 % en 2012.
Le cas du Japon est spectaculaire. Il voit sa dette publique exploser, passant de 66 % du PIB en 1991 à 186 % en 2005 et à 150 % dans les années qui suivent la crise de 2008.
- les actions d’entreprises connaissent une hausse régulière jusqu’en 2001, où elles chutent comme en 2008. Néanmoins le ratio moyen est de 32 % du PIB en 1980 contre 85 % en 2012.

En additionnant tous les composants élémentaires, le poids moyen du capital fictif a progressé de manière quasi continue et a été multiplié en 3 décennies par 2,3, passant de 145 % du PIB en 1980, à 340 % en 2012

- Les formes sophistiquées du capital fictif

Ces évolutions ont accompagné une grande transformation de la finance :
* d’abord le recul de l’intermédiation bancaire au profit de la finance de marché ; le financement par émission de titres permet d’obtenir des taux d’intérêt plus faibles. Le paradoxe est que le déclin de cette intermédiation aura créé de très nombreux intermédiaires qui seront autant de concurrents.
* ensuite la libéralisation des taux de change, suite à la dislocation du régime monétaire de Bretton Woods, qui entraîne de nouvelles opportunités de spéculation ; de nouvelles couches de capital fictif apparaissent aussi, tels les contrats swap, les produits structurés, les contrats d’options qui se multiplient et se combinent, généralement à l’ombre des marchés, et créent de nouvelles chaînes d’endettement, dont celles du « Shadow banking ».

Le « Shadow banking » est un système de crédit parallèle qui assure la fonction d’intermédiation en la découpant en de multiples étapes génératrices de commission et frais.
- distribution des prêts aux ménages et firmes
- émission de produits dérivés
- regroupement de produits dérivés
- fabrication de produits financiers avec les paquets de titres, y compris les contrats d’options pour former les CDO (collateralized debt obligations)
- écoulement auprès des investisseurs sur les marchés financiers

La connexion du Shadow banking au reste de l’économie se fait par les fonds monétaires et le marché du Repo. Les fonds monétaires s’apparentent à de la quasi monnaie, proposant des rémunérations des trésoreries sous forme de placement très liquides. Les Repos sont également des marchés de prêts à court terme, augmentés d’une prime de risque.

Ces marchés ont été le principal canal de diffusion de la crise de 2007/2008. Leur soudain assèchement a bloqué l’accès au crédit pour les ménages, les entreprises et le crédit interbancaire.

Les opérations de Shadow banking ajoutent une transformation de la liquidité aux opérations traditionnelles de transformation de la qualité des crédits et de transformation des maturité (regroupement de crédit, regroupement de risque différents, notation qualité des agences).

Le Shadow banking a amené de l’opacité et une perte de la mesure des risques qui ont débouché sur le désastre que l’on sait.

Les banques européennes ont contribué activement à l’internationalisation du Shadow banking en empruntant activement sur les marchés monétaires et en achetant massivement des crédits structurés et dérivés ; d’autre part elles ont créé et développé leur propre système bancaire de médiation parallèle, à travers des fonds de placement collectif, les OPCVM, et des fonds alternatifs, ces derniers mobilisant, pour des stratégies de spéculation agressives, les dépôts des épargnants et l’accès au refinancement de la BCE.

Les banques commerciales se sont engouffrés sur les marchés de titres et on facilité l’achat de titres à crédit ; de plus elles acceptent des titres en garantie pour des prêts qui servent à acquérir des titres supplémentaires créant là une forme pyramidale, auto entretenue, permettant aux emprunteur d’effectuer des transactions considérables avec peu d’argent.

Ce nouveau contexte permet à la spéculation de ne pas se cantonner aux périodes de boom, liées au processus cyclique, mais de s’en affranchir et de la développer considérablement. Avec les banques, c’est devenu « spéculation tous les jours. »

Si l’on prend l’exemple du marché des changes, entre 1989 et 2013, soit en 25 ans, les sommes échangées quotidiennement ont été multipliées par 70, passant de 620 à 5344 milliards de dollars.

En ce qui concerne les produits dérivés qui prospèrent essentiellement dans le cadre de transitions de gré à gré et échappent ainsi à toute réglementation, les sommes sont considérables de l’ordre de 25 000 milliards de dollars, plus du tiers du PIB mondial. Les effets de levier cumulatifs ont atteint un facteur de 50. Ainsi pour une transaction de 1 million d’euros, un apport en capital de 20 000 € était il suffisant.

Par contre, avec de tels effets de levier, un recul de 2 % des cours élimine la totalité du capital sous jacent, et conduit à des faillites et à l’effondrement de la chaîne de transaction.

Au milieu des années 90, le capital fictif du à ces formes sophistiquées a atteint 17 000 milliards de dollars soit 20 % du PIB des EU d’Amérique en 2007. La croissance des actifs des intermédiaires financiers non bancaires a été très rapide, passant de 87 % du PIB en 2002 à124 % en 2007. Ces montants n’ont pas été dégonflés par la crise financière, mais stabilisés.

Aux Pays Bas et aux Etats unis, le poids des actifs intermédiaires financiers non bancaires dépassent nettement celui du secteur bancaire traditionnel. En France, Ce poids atteint 100 % du PIB alors qu’au Royaume-Uni il dépasse 350 %. L’explosion du capital fictif révèle un accroissement vertigineux de la quantité de valeur validée par anticipation, par rapport à la production de marchandises.

Alors que toutes les économies du Nord sont touchées, deux pays se distinguent l’Allemagne et le Japon. Au Japon la crise de 1990 a conduit à une décennie de décrue du capital fictif, décrue effacée depuis, et en Allemagne la progression du poids des formes élémentaires de capital fictif s’est interrompue depuis l’an 2000.

L’accumulation financière et les profits financiers

- Depuis 1970 la valeur ajoutée des activités financières n’a cessé de croître, doublant en 40 ans et passant pour la France de 15 % à 30 % du PIB.
- Les profits financiers montrent à partir des années 80, une forte évolution au Royaume Uni et aux États-Unis où ils culmineront, en 2001, à 35 % des profits globaux des sociétés.
- Un troisième indicateur est les revenus financiers des sociétés non financières. Aux États-Unis ils fluctuent depuis 1990 entre 20 et 30 %. Sur ce plan, la France est dans une position extrême ; ses revenus financiers n’ont cessé de croître depuis les années 70, passant de 8 % de l’EBE À 88 %.

Tandis qu’en France et dans une moindre mesure en Allemagne la dynamique est principalement celle de l’accroissement des revenus financiers des firmes non financières, dans les pays anglo-saxons c’est l’essor des profits du secteur financier qui prédomine.

Si le capital accumulé est fictif, les profits n’ont par contre rien de fictifs.

Ces profits sont bien dotés de l’intégralité des attributs de la puissance monétaire et du pouvoir d’achat, c’est-à-dire des droits de tirage immédiat sur la richesse produite.

Leur singularité, en tant que profits, est de n’avoir aucun lien direct avec la production et l’échange de marchandises. Il est nécessaire d’identifier la source économique des profits financiers, condition nécessaire pour rendre compte de leur contenu social et tenter de penser leur impact sur la trajectoire contemporaine du capitalisme.

- Les sources hétérogènes des intérêts

Les profits financiers sont issus des intérêts, des dividendes, et des plus-values lors de la cession d’actifs.

Les profits d’aliénation : - Ces profits correspondent a une ponction directe sur les revenus des ménages. C’est une forme d’exploitation secondaire, indépendante de l’extraction de la plus-value dans le processus de production.
Les principales économies ont connu un fort accroissement de l’endettement des ménages, multiplié par 2 ou 3 selon les pays en 40 ans.
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, où ils se sont le plus élevés, ils ont atteint 100 % du PIB au moment de la crise de 2007 puis ont diminué depuis. Les ménages y consacrent 8 à 10 % de leur revenu disponible.
En France ils ont été aussi multipliés par trois mais sans dépasser 60 % du PIB. La ponction sur le revenu des ménages est de de l’ordre de 4 à 6 %.

Les défauts pour surendettement ont été également multipliés par 3 dans la période passant de 60 000 au début des années 90, à 200 000 en 2012. Les prêts à la consommation on atteint des taux usuraires (19 % chez Cofinoga contre 0,25 % de taux de refinancement à la BCE). Sur le plan socio-politique l’endettement des ménages isolés nourrit un rapport antagonique avec les créanciers, peu visible, contrairement à ce qui s’est passé dans les pays très touchés par l’éclatement de la bulle immobilière, Etats-Unis et Espagne, où des mobilisations sociales se sont formées.

Les profit politiques de la dette publique : - La dette publique est un actif quasiment sans risque, extrêmement liquide. Historiquement il a servi de matière première à l’accumulation des grandes masses de capitaux privés financiers et industriels et reste le socle sur lequel s’échafaudent les montages financiers les plus complexes.

Hors cette dette est issue d’opérations politiques par la fiscalité et profite aux plus riches.

Aux États-Unis entre 1970 et 2010, la part des 1 % les plus riches dans la détention des titres de dette publique est passé de 16 % à 40 %. Les intérêts de la dette publique ont contribué à la concentration des revenus et à leur accumulation parmi les 1 % les plus riches.

Sans une progression de la fiscalité, la dette contribue à aggraver les inégalités socio économiques.

En France dans les années 2000, la part des intérêts représentaient de 10 à 12 % des dépenses de l’État. La libéralisation des marchés leur ont donné la possibilité d’étrangler les finances publiques via une hausse des taux d’intérêt. Cette dynamique est récurrente dans les crises financières des pays du centre et de la périphérie et a aussi conduit à la crise européenne de 2010 2012.

À l’inverse il y a eu, dans l’histoire, de nombreuses annulations unilatérales de dettes qui nous rappellent que l’endettement public est politiquement déterminé et que les gouvernements ont la possibilité d’y mettre fin par simple décret.

Les intérêts prélevés sur la plus-value des secteurs productifs : - Ces intérêts correspondent au prix du capital immobilisé pour la production. Hors des périodes de crise, le taux de profit tend à être supérieur au taux d’intérêt, ce qui implique que les capitalistes peuvent améliorer la rentabilité de leurs fonds propres par effet de levier et endettement ; cependant ce recours à l’endettement accroît les risques en cas de dégradation des performances de la firme ou lorsque les taux d’intérêt augmentent.
Par exemple, en 1979, lorsque que la FED à augmenté les taux d’intérêt, cela a déclenché une crise de la dette dans les pays du Sud, une baisse des profits et une multiplication de faillites dans les pays du Nord, chocs qui se sont propagés sur le personnel ouvrier.

De fait, il existe un rapport d’opposition partielle entre le capital investi dans la production de marchandises et le capital de prêt.

Les dividendes, en tant que prélèvement sur la plus-value capitaliste : - Le profit qui subsiste après le paiement des intérêts prend également une forme financière au travers des dividendes. Les réseaux d’actionnaires ont pour effet de concentrer l’accumulation de capital et la direction des entreprises. À la veille de la crise de 2007, 147 sociétés concentraient, à elles seules, 40 % de la valeur de l’ensemble des multinationales, tout en étant elles-mêmes dominées par 18 entité financières.

Ainsi intérêts et dividendes captent le profit que les marchés financiers rendent liquides. Ce sont des revenus rentiers qui captent une partie de la plus-value réalisée sans avoir pour contrepartie un engagement fort dans le risque d’entreprise.

- Les gains en capital

La variabilité des cours d’actions, créances négociables, ouvre la voie à un autre type de profits financiers, les gains en capital qui se réalisent en bourse, et nourrissent la spéculation.

Le profit provient du changement d’évaluation faite par les agents de marché. Elle se référence à l’anticipation de revenus associés au titre. Le capital fictif accumulé par une hausse des cours devient réalité, pour un vendeur, dès lors qu’un acheteur sur le marché prend la fiction à son compte. Ce flux additionnel provient des événements de marché qui ont attiré le plus de capital.

L’introduction en bourse relève d’un processus différent appelé le « bénéfice des fondateurs » par hilferding.
Le taux de profit anticipé étant généralement plus élevé que le taux d’intérêts du capital, le montant levé lors de l’introduction dépasse les dettes contractées par les fondateurs ce qui leur offre un profit exceptionnel. L’exemple de l’introduction en bourse de Facebook en 2012 permet d’illustrer ce profit. Ce même jour la firme a décidé en plus de mettre en vente 15 % de ses actions détenues par les fondateurs, des cadres de l’entreprise et quelques investisseurs. Le bénéfice des fondateurs lors de l’introduction en bourse atteint 104,6 milliards de dollars qui tiennent compte de la nouvelle valorisation des actions côtées en bourse. Les 33 banques d’investissements qui ont organisé l’introduction ont engrangé une commission d’environ de 3 %, soit 480 millions.

Un autre élément est à prendre en compte, le rôle de la puissance publique.
La politique monétaire joue un rôle central dans la détermination du prix des actifs ; si les taux d’intérêt montent, les cours s’effondrent et inversement si les taux sont maintenus bas.

Ainsi l’action des banques centrales permet la réalisation de gains de capital fictif

- Les profits des institutions financières

Ces profits comprennent les revenus qui découlent de leurs opérations pour compte propre, dividendes et gains en capital, et ceux des activités qu’elles réalisent pour leurs clients ,
Ces profits proviennent de la capacité de ces institutions à obtenir des taux de valorisation de leurs actifs qui soient supérieurs à l’évolution dynamique de leurs engagements.
Lorsque les taux d’intérêt diminuent, ces institutions se retrouvent avec des engagements dont la valeur s’accroît sans que les recettes suivent. Il y a là une vulnérabilité de la gestion des risques.

Elle a déjà conduit à des révisions à la baisse des prestations définies. Ainsi fin 2009 les engagements des multinationales françaises n’était couvert qu’à hauteur de 63 %. Tandis qu’aux États-Unis, les fonds de pension à prestations définies sont dans une grande difficulté.

La recherche de profit par le biais de l’intermédiation financière conduit spontanément à l’émergence de pyramides de Ponzy, d’où l’importance de la réglementation dans le domaine des banques et de l’assurance.

Toutefois, la capacité de réglementations a été fortement amoindrie par la libéralisation financière et le développement du shadow banking.

Les garanties publiques bénéficient aux activités des institutions financières puisqu’elles leur permettent de se financer à moindre coût, ce qui constitue une forme de subventions. L’impact de ces subventions est important.

Évalué au niveau européen, elles représentent, 8 % du PIB soit 233 milliards d’euros et 300 milliards d’euros selon le FMI. Bien qu’elles ne soient pas nationalisées, le profit des institutions financières est subventionné par la collectivité publique. En cas de crise les budgets publics sont directement ponctionnés ; l’argent de l’État vient renflouer les banques ; c’est aussi le cas, lors des crises, avec les taux d’intérêt appliqués à la dette publique.

Ainsi la finance bénéficie de taux d’intérêt minorés mais inflige aux états des taux d’intérêt majorés.

- Le contenu sociopolitique des profits financiers

Les différents type de profits financiers présentent 5 origines qui renvoient à des contradictions socio-politiques distinctes :
- 1/ les prélèvements sur les profits d’entreprises qui procèdent d’une répartition entre capital productif et capital fictif
- 2/ les gains en capital qui relèvent de la spéculation
- 3/ le profit des fondateurs qui relève comme le précédent de la spéculation
- 4/ les profits d’aliénation qui sont des revenus associés à la dette, essentiellement celle des ménages.
- 5/ les profits politiques liés à la dette publique et ceux liés à la stabilité financière.

La finance dans son ensemble se dresse comme un corps homogène face au reste de la société sur ces questions primordiales qui instituent des rapports antagoniques

La finance est fondamentalement partagée entre une logique prédatrice, inhérente à son incapacité a générer par elle-même de la valeur et favorisant les pratiques de dépossession et de parasitisme, et d’un autre côté son rôle d’organisatrice de l’accumulation de capital qui favorise l’innovation financière.

La finance au service des métamorphoses productives

Les marchés ne sont pas la fin de l’histoire comme pourraient le déclarer les économistes néoclassiques qui croient efficiente l’allocation de capital par le marché

- Vers le capitalisme cognitif
Les technologies de l’information marquent à l’évidence un changement d’époque. Pour les tenants de la thèse du capitalisme cognitif (Hardt et Negri), la montée en puissance de l’immatériel (livres, musique, jeux …) de la connaissance bouleverse le fonctionnement de l’économies dans ses principes mêmes.

La connaissance deviendrait la principale source de création de valeur repoussant au second plan les questions des raretés et des rendements décroissants. À l’inverse ce sont les rendements croissants qui prédomineraient.

Ce tournant vers l’immatériel s’accompagne d’un développement de l’arsenal juridique de protection de la propriété industrielle destiné à restreindre voir détruire préventivement les valeurs d’usage dans le but de préserver la valeur marchande (exemple des CD donc l’audition par le consommateur n’empêche pas l’audition par un autre consommateur).

Cette tension nouvelle donne une actualité à l’affirmation de marques selon laquelle, à un certain stade de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en contradictions avec les rapports de production existant et les rapports de propriété. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves.

La marchandisation des connaissances au moyen de brevets vient limiter les investissements et entraver l’innovation ; dans les pays du Sud qui se voient interdit l’accès a des technologies protégées par les droits de propriété ou alors par des prix prohibitifs, et également dans les pays riches où les stratégies défensives de brevetisation bloquent le développement des concurrents.

La contradiction entre propriété et usages dans l’économie de la connaissance n’est que l’un des nombreux problèmes posée par la montée en puissance de l’immatériel.

- A propos de la liquidité des titres

Dans ce capitalisme, auquel le capital risque a donné un visage chevaleresque, la finance de marché serait plus à même que les banques d’assurer le financement des entreprises, en raison de sa plus grande capacité à se saisir des incertitudes concernant les rendements des actifs intangibles (potentiels de R et D, portefeuille de brevets, image de marque, etc.) et, par conséquent, de l’évaluation de la valeur des firmes.

Par la liquidité des titres dont elle organise l’échange, la finance rend réversible, au moins en dehors des périodes de crise, l’irréversibilité des capitaux productifs engagés. La liquidité joue ainsi un rôle de réducteur d’incertitude et facilite la recherche d’investisseurs.

En fait le principe d’incertitude associé au coûts irrecouvrables n’est pas l’apanage de l’économie de la connaissance, c’est un vieux problème d’économie industrielle qui fut résolu par la création de cartel par les banques de façon à lutter contre l’obsolescence des investissements due à la concurrence.

Cependant les flux nets de capitaux sont allés du secteur non financier vers les marchés financiers et non l’inverse.

On s’aperçoit, dans les faits, que le problème de financement des investissements n’est pas propre à l’économie de la connaissance, et qu’il ne doit pas être non plus résolu par des marchés financiers libéralisés.

- Le rôle du capital fictif dans le retournement des ondes longues

Le développement du capitalisme n’obéit pas à une logique linéaire. Il est scandé par les cycles pluriannuels de renouvellement des équipement de production, et par ceux, multi-décennaux, liés au développement puis au déclin de nouveaux paradigmes technico économiques.

Lorsque le développement d’une phase technologique atteint ses limites, une masse importante de profits est disponible ; le capital financier montre alors son inutilité en recherchant de nouveaux investissements. Ce processus est profondément instable. L’exubérance financière conduit systématiquement à des krachs et des dépressions qui laissent des traces profondes : les branches obsolètes sont coupées ou modernisées.

La violence économique et sociale, associée à l’hégémonie de la finance, est une réaction du corps social, un mouvement « Polanyien » de résistance à la marchandisation qui ouvre la voie à de nouveaux compromis socio-politiques :

À l’instar de Janus la financiarisation a un double visage, symptôme de problèmes au sein de la sphère productive et véhicule d’une possible mais incertaine régénération du capitalisme.

Finalement, les profits financier apparaissent comme une ponction sur les profits réalisés dans la sphère productive. Ils se pourrait que, loin de favoriser l’investissement, l’accumulation financière lui fasse obstacle.

L’énigme des profits sans accumulation

Au cours des dernières décennies l’investissement total en proportion du PIB a fortement décliné dans les principaux pays riches, passant en moyenne de 23,3 % en 1980 à 18,3 % en 2012. Dans certains pays ce qui n’est pas le cas de la France et du Royaume-Uni, on observe une progression des dépenses de recherche et développement, loin néanmoins de compenser la décélération de l’investissement. Il est donc difficile d’accréditer l’idée d’une substitution de l’investissement immatériel à la formation de capital fixe.

Il serait alors logique de constater une baisse des profits, mais ce n’est pas le cas. Nous faisons face, apparemment, à un capitalisme sans accumulation.

On constate également un recul de la part des profits réinvestis par les firmes non financières, particulièrement marqué au Royaume-Uni ou en France où cette part augmente néanmoins en fin de période d’observation. Aux États-Unis le mouvement est moins marqué, alors qu’au Japon et en Allemagne le même mouvement apparait à partir des années 90, mais on ne connaît pas l’évolution auparavant).

Pour les uns ce phénomène traduit le coût du capital. Pour d’autres, le responsable serait le management qui privilégie les placements financiers ou les opérations de fusions acquisitions.

- La revanche des rentiers

Jusqu’au milieu des années 70 le mouvement ouvrier est tout à l’offensive. Mais le ralentissement de la productivité témoigne d’un épuisement de la dynamique d’après-guerre. C’est la stagflation.

Les taux d’inflation élevés reflètent la virulence du conflit de répartition. Paul Walker, patron de la réserve fédérale américaine, engage alors une politique résolue de lutte contre l’inflation avec une hausse spectaculaire des taux d’intérêt qui atteignent 20 % en janvier 1981. Corrigé de l’inflation ceci correspond à des hausses de 9 %. À cette époque Thatcher et Reagan prennent le pouvoir. Failllites et hausse du chômage détériorent brutalement le pouvoir de négociation des salariés. Les détenteurs de capitaux bénéficient de l’envol dés taux d’intérêt.

Aux États-Unis, entre 1979 et le milieu des années 80, ce sont les intérêts qui portent le choc monétariste et marquent le début de la hausse du poids des versements financiers. Au-delà de ces premières années, les rachats d’actions prennent le relais et se substituent aux dividendes pour des raisons fiscales.
La hausse totale des paiements aux marchés financiers passe ainsi de 40 % des profits non financiers à 60 % dès le milieu des années 80. En France ce taux atteindra 110 % à la veille de la crise.

Avec la revanche des rentiers, la financiarisation des revenus des firmes non financières, plus rentable, est venu remplacer l’investissement.

- L’aversion pour l’investissement

L’idéologie de la maximisation de la valeur pour les actionnaires, en vogue, est venue remplacer la logique de la période Fordiste, « conserver et réinvestir », remplacée par nouvelle maxime du management, mise au service des marchés financiers : « Restructurer et distribuer ».

Restructurer l’entreprise

Dans les années 80 les assemblée d’actionnaires se sont transformées en champ de bataille avec des prises de contrôle hostiles, au cours desquelles sans débarquer les équipes dirigeantes, se multiplient les pratiques de LBO (acquisitions avec effet de levier) par les raiders ; il s’agit d’une méthode radicale pour contraindre les dirigeants à rembourser la dette sous peine de faillite, et à procéder à des licenciements massifs et des liquidations d’actifs. Ainsi, le spectre des OPA discipline t’il aussi les cadres dirigeants.

Alors qu’avant 1970 les États-Unis comptaient 54 firmes parmi les 100 premières mondiales, seules 17 se trouvent encore dans ce classement en 1995 et seules 26 ont une capitalisation supérieure à celle de 1912. Le taux de syndicalisation s’effondre en moins de 10 ans, passant de 25 % à 15 % des effectifs, alors que la rémunération des dirigeants montent en flèche.

La théorie de la création de valeur pour l’actionnaire

En obtenant des rendements garantis, les actionnaires n’assument plus le risque entrepreneurial et le font porter aux fournisseurs, via la diminution des stocks et des prix, et aux salariés, via l’individualisation des rémunérations et l’augmentation de la flexibilité du travail.

En ce qui concerne les rapports de la sous-traitance et des donneurs d’ordre, les premiers assument non seulement le prix des stocks, mais aussi le coût des avances de trésorerie aux donneurs d’ordre qui voient ainsi leur rentabilité améliorée.

Ce qui s’affirme ainsi, c’est une hiérarchie des capitaux dans laquelle le centre, directement connecté aux marchés financiers, dispose d’un pouvoir de marché lui permettant de transmettre les chocs conjoncturels aux firmes qui se situent à sa périphérie, et de faire remonter la valeur pour atteindre et dépasser les rendements garantis aux actionnaires. Cette pression ce traduit par une dégradation des conditions salariales dans les entreprises sous-traitantes, dégradation qui s’accentue à mesure que l’on s’éloigne des donneurs d’ordre.

Or les actionnaires ne sont pas plus exposés au risque que les autres parties prenantes, entreprises ou salariés. Rien ne permet de dire que les actionnaires seraient plus incités à contrôler l’usage que font les manager des ressources mobilisées par la firme. L’idée selon laquelle le renforcement de leur pouvoir devrait être efficient est infondé.

Les revenus financiers des firmes non financières

Grosses restructurations industrielles et démantèlement des places fortes syndicales ont contribué à restaurer des profits sans qu’aucune relance de l’investissement soit nécessaire. Mais il faut ajouter à la formule « Restructurer et Redistribuer » un troisième terme « Financiariser ».

En effet, les restructurations imposées par les actionnaires ayant rétabli les profits sans nécessiter d’investissements massifs, la part des profits réinvestis aurait dû repartir à la hausse ce qui n’est pas le cas.

Les placements financiers offrent l’avantage de rendements élevés et même plus par l’irréversibilité des investissements dans les processus productifs. Et cette exigence de rendement élevé a court terme a entraîné une application pour les coûts Irecouvrables. Nous avons déjà vu que les revenus financiers des sociétés non financières française avaient cru de manière spectaculaire à partir des années 1987 passant de 20 à 80 % de l’EBE.

Ceci suggère un détournement de l’investissement productif au profit de l’accumulation financière.

L’évolution des « paiements financiers net », en pourcentage des profits réalisés par les firmes non financières, indique qu’il n’y a pas eu d’accroissement de ces paiements, pas de captation nette des ressources par le secteur financier, hormis aux États-Unis. Mais cette stagnation cache le phénomène nouveau du développement des placements financiers des firmes non financières, c’est à dire de la financiarisation des sociétés non financières, qui viennent compenser l’accroissement réel du coût du capital.

Pour mieux comprendre l’énigme des profits sans accumulation il nous faut nous tourner vers des facteurs autres que les seuls revenus des placements financiers et l’idée simple de prédation de la finance sur le secteur productif. Le noeud financiarisation mondialisation apparaît alors comme l’aspect décisif du problème

- Le noeud financiarisation mondialisation

L’insertion de la Chine et des anciens pays du bloc soviétique dans l’économie mondiale a doublé le nombre de travailleurs sur le marché mondial, passé dans les années 90 de 1,5 à 3 milliards. Ceci a exercé une pression à la baisse sur les salaires dans les pays riches et offert en même temps de nouvelles opportunités de valorisation du capital.

D’un côté les firmes peuvent générer des profits grâce à la diminution du prix des biens qu’elles importent et qui ne sont pas répercutés. D’un autre côté les nouveaux territoires ouverts au capital international offrent des opportunités d’investissement alternatifs à l’investissement domestique.

Le distributeur Wal-Mart est le parangon de l’acheteur global dans l’économie mondialisée. C’est la plus grande entreprise mondiale (476 Milliard de CA en 2013), c’est le plus grand employeur du monde avec 2,2 millions de salariés. C’est une entreprise extrêmement profitable. Sa rentabilité n’a jamais été inférieur à 20 %. Elle importe 15 % des biens de consommation acheminés depuis la Chine vers les États-Unis. Ses fournisseurs sont en permanence mis en concurrence par le distributeur qui peut aisément changer ses réseaux d’approvisionnement.

Les rendements obtenus par les actionnaires au sommet des chaînes ne sont pas déconnectés de l’exploitation éhontée du travail à l’autre extrémité, en particulier dans les zones franches d’exportation qui sont zones d’exploitation. Que l’on se rappelle le cas de l’effondrement de l’atelier du Rana Plazza.
Les firmes dominantes, généralement situées dans les pays du Nord, peuvent ainsi bénéficier d’une forme d’échange inégal dans leurs relations avec les réseaux d’approvisionnement.

L’hétérogénéité spatiale des forme de concurrence et des niveaux de développement dans un cadre de libre circulation des marchandises permet de faire remonter les profits le long des chaînes, tout en les détaxant, jusqu’aux marchés financiers. La part du commerce dans le PIB mondial est passée de 20 à 30 % en 30 ans. On peut constater une part grandissante des importations en provenance des pays en développement, multipliée par 2 environ en 30 ans.

Comme les profits des sociétés du Nord ne proviennent pas seulement des opérations domestiques il n’y a rien d’étonnant à ce que leurs dynamiques soient déconnectées de celle de l’investissement.

Un second mécanisme passe par les investissements directs à l’étranger des firmes du Nord et produit un accroissement des investissements dans les pays du Sud à revenu faible et moyen, pendant que dans les pays riches la formation brute de capital fixe diminue en pour cent du PIB de manière concomitante.

La figure suivante témoigne du dynamisme des investissements directs étrangers par rapport à l’investissement domestique dans les principaux pays à hauts revenus, Mais elle ne suffit pas affronter l’idée d’un déplacement de l’accumulation du nord vers le sud, qui semble pourtant bien avoir lieu.

Les investissements des sociétés non financières à l’étranger ont augmenté ainsi que les dividendes perçus. Ainsi la France reçoit 3 fois plus de dividendes depuis l’étranger qu’elle n’en verse. La part de ses dividendes en provenance des centres financiers offshore augmente.

Si les firmes versent davantage de revenus financier à leurs créanciers, les actionnaires, c’est donc plus grâce à des revenus financiers qu’elles génèrent elles-même, qu’à des investissements qu’elles ne pratiquent pas dans les pays riches et qui expliquent leur piètre résultat sur le plan de la croissance, de l’emploi et des salaires.

Le renforcement de l’oligarchie financière et l’affaiblissement du mouvement ouvrier dans les pays riches et l’impérialisme font bel et bien système.

Le marché est un léviathan déguisé en moutons.

L’idéologie du marché a fait de la main invisible un dieu caché qui prétendrait transformer le vice privé en vertu publique. Elle revêt les atours de la liberté, mais interdit aux humains de prendre collectivement et consciemment leur destin économique en main qu’elle laisse à la vertu supposée de la finance.

Ce dieu, fortement inspiré par la cupidité des banquiers et des investisseurs, a laissé en héritage aux humains l’instabilité financière et une montagne de droits de tirage sur la richesse à produire, le capital fictif.

L’ouragan de 2008 à montrer sans équivoque que nul n’échappe à l’emprise du capital fictif. L’heure des comptes est arrivée.

La matière première du capital fictif est les profits financiers.

Par les dommages trop importants que l’innovation financière inflige aux sociétés, cette voie, marquée par la fuite en avant, a montré ses limites. Il ne reste alors plus à la finance que les voies de la dépossession et du parasitisme pour sauver ses profits.
Celle de la dépossession prend en particulier la voie des profits politiques que le capital financier tire des aides publiques reçues et de ses interventions publiques qui ont entrainé en Europe la rigueur. Celle du parasitisme procède de l’exigence et de la persistance d’une rentabilité minimale qui contribuent à la faiblesse de la croissance et à la déprime de l’emploi.

L’accumulation du capital fictif, a entrainé l’insuffisance de l’accumulation productive et devient un poids mort qui leste l’ensemble du processus de reproduction sociale. Il fait reposer sur les seuls états souverains seuls, le poids du conflit de répartition qu’il accroit.

L’hégémonie de la finance sur le capital fictif ne tient qu’au soutien inconditionnel des autorités publiques. Abandonné à lui même, le capital fictif s’effondrerait. En vérité, la finance est un maitre chanteur.

La sortie du livre a donné lieu à une intéressante polémique scientifique portant sur la définition et sur l’étendue du capital fictif dont la revue Les Possibles d’ATTAC a rendu compte

- La baudruche du capital fictif par Jean Marie Harribey

- La réponse de Cédric Durand à Jean Marie Harribey

-  Capital fictif, dictature des actionnaires et des créanciers : enjeux du moment présent par François Chesnais


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