La Bélogue
Contre le cataclysme financier à venir

Saigner la finance avant qu’elle ne nous saigne

Le déficit public ? l’arbre qui cache la forêt de la dette publique
mercredi 12 mars 2014 par INVITES

La Commission européenne vient de sommer Paris de respecter ses objectifs en matière de déficit public, à savoir le fameux critère de 3 % de ratio « déficit sur produit intérieur brut (PIB) » à l’horizon 2015. En plaçant la France sous surveillance renforcée, Bruxelles rejoint les préoccupations de la Cour des comptes dans son rapport annuel, remis en février, où étaient exposées les mille et une manières de combattre ledit déficit.

En revanche, sur les 1 397 pages du rapport, on ne repère que neuf lignes consacrées à la dette publique. Pourquoi cette différence vertigineuse entre déficit des finances publiques et dette publique ? Pourquoi ne pas traiter explicitement du deuxième critère européen du traité de Maastricht, celui de 60 % de ratio « dette publique sur PIB » ?

Il est vrai que, depuis le déclenchement de la crise, aucun pays développé ne maîtrise réellement l’évolution du niveau de sa dette publiqque. Il atteint partout des niveaux très élevés dans la zone euro, mais aussi au Royaume-Uni (93,3 %), aux Etats-Unis (111,7 %), et, un record, au Japon (245 %).

La charge des intérêts de la dette publique est le premier poste budgétaire de l’Etat

Pourtant, l’impact de la dette est considérable sur le déficit. En France, les intérêts de la dette représentent le premier poste du budget (45 milliards d’euros en 2013).

Or, pas un mot sur cette charge dans le rapport de la Cour des comptes !

N’y a-t-il pas là un tabou politique ?

Serait-ce donc là que se cache la cohérence intime de la politique gouvernementale ? Puisqu’il est impossible de compter sur l’inflation ou la croissance pour réduire la dette, la seule voie crédible serait celle de la rigueur budgétaire, suivie si nécessaire d’une politique d’austérité (baisses des salaires et des retraites), pour passer à travers les gouttes d’une prochaine crise.

L’opposition épouse la même analyse, mais ne peut évidemment pas le dire.

Car mettre en avant la dette, ce serait prendre le risque de soulever dans le débat public, par exemple, l’idée d’une restructuration de la dette.
- Or, celle-ci léserait les intérêts de la partie la plus aisée de son électorat, qui verrait alors diminuer ses revenus tirés des fonds obligataires.
- Et puis, pour la frange la plus libérale, mettre l’accent seulement sur le déficit permet de précipiter encore un peu plus le démantèlement de l’Etat social.

Ce consensus implicite entre majorité et opposition est évidemment très inquiétant, car il n’empêche pas les mâchoires de l’étau de la dette de se resserrer dangereusement.

Quelles sont alors les solutions possibles et crédibles ?

Effacer la dette, Effacer l’Euro ?

Certains économistes reprennent l’idée d’un effacement partiel de la dette :
- les uns voudraient contraindre les créanciers à accepter une restructuration plus ou moins négociée ;
- d’autres prônent son effacement partiel de façon autoritaire en raison de l’illégitimité des pratiques spéculatives qui l’auraient générée ;
- enfin, quelques-uns évoquent une sortie unilatérale de l’euro afin de bénéficier d’une dette dévaluée par sa conversion dans la nouvelle monnaie.

Mais les uns et les autres ne voient pas à quel point ces solutions conduiraient toutes le système monétaire et financier mondial dans une nouvelle crise d’une grandeur inégalée.

Les marchés financiers ont été tétanisés par les crises grecque ou chypriote, dont les économies ne représentent pourtant qu’une infime partie du PIB européen.

Un effacement même partiel de la dette d’un pays comme la France entraînerait une crise bancaire sans précédent.

Par effet domino, les banques systémiques du monde entier auraient toutes chances de s’écrouler, pour deux raisons : d’une part, la corrélation entre les plus grands établissements et les Etats à travers les titres de dette, d’autre part, le déclenchement de produits financiers d’assurance extrêmement toxiques, les CDS (credit default swap), de nature à provoquer une accélération foudroyante de la crise.

Ces « solutions », tout comme les politiques économiques menées en Europe, nous précipitent tout droit vers un nouveau cataclysme financier aux effets politiques et sociaux incalculables face à des Etats exsangues.

Stabiliser le système de financement de l’économie mondiale

Pour imaginer une sortie de crise crédible, il faut revenir au point de départ et aux causes du surendettement des Etats.

Faire croire que l’énormité de la dette publique relèverait d’une gabegie des finances publiques depuis trente ou quarante ans est scandaleux. Comment en effet expliquer que les grands pays occidentaux soient tous, aujourd’hui et simultanément, en situation de surendettement ? Tous des incapables ?

Non, le surendettement des Etats est directement lié à la crise de 2007-2008, car il a fallu injecter des fonds publics considérables pour recapitaliser les banques et soutenir l’activité économique. La dette publique mondiale s’est accrue de 67 % entre 2007 et 2012, ce qui est proprement vertigineux. S’attaquer réellement aux causes de la crise financière est donc la seule voie pour stabiliser le système de financement de l’économie mondiale.

Le vrai problème ? L’instabilité systémique de la sphère financière internationale

Il faudrait ici détailler les réformes accomplies récemment en matière de régulation financière pour montrer leur impuissance à enrayer véritablement les dérives des marchés financiers. En tout cas, leur limite se mesure malheureusement chaque jour à l’aune de la multiplication des scandales financiers (Libor, marché des changes, etc.).

Le silence sur la dette indique que le débat de fond n’a pas été encore ouvert.

Pour engager celui-ci, posons le vrai problème, celui de l’instabilité systémique de la sphère financière internationale, qui plonge ses racines dans les abandons de souveraineté des Etats en matière monétaire.

Peut-on encore admettre que la quasi-totalité de la création monétaire soit d’origine privée, que les deux variables fondamentales de la finance globale, le taux d’intérêt et le taux de change, soient manipulées par un oligopole de banques systémiques qui dictent de fait leurs politiques aux Etats ?

Nous sommes dans un état d’urgence, mais pour le proclamer, encore faudrait-il que nos responsables politiques aient le courage de la vérité.

Notes

François Morin est économiste et professeur émérite de l’université de Toulouse ; il fut membre du conseil général de la Banque de France et du Conseil d’analyse économique.

Son dernier ouvrage, « La Grande saignée. Contre le cataclysme financier à venir » , a été publié chez Lux, en octobre 2013, dans la collection Lettres Libres.

Déjà, en 2006, 2 ans avant la crise des subprimes, il avait publié un livre chez Seuil, qui l’annonçait : « Le Nouveau mur de l’argent ; essai sur la finance globalisée. »

Avec son dernier ouvrage François Morin nous met en garde contre un « Krach obligataire » possible et probable. Ce Krach serait, cette fois,lié à la montée de l’endettement mondial due à la crise précédente des sub-primes.
Pour la seule UE, les dettes publiques ont augmenté de 5000 milliards d’Euros du fait de la crise des sub-primes.

Que se passera-t-il donc lorsque la bulle obligataire mondiale éclatera ?

Car elle éclatera puisque ni l’inflation ni la croissance ne réduiront l’endettement mondial.
On peut craindre, entre mille maux, des explosions sociales massives et un délitement instantané des tissus économiques.
C’est ce que François Morin appelle la « grande saignée » , reprenant le terme en usage pour les méthodes fortes des rois de France, qui, dès le XIVième siècle, n’hésitaient pas, pour soulager l’État de ses dettes, à incarcérer ou mettre à mort, purement et simplement, ses créanciers.

L’effacement de la dette publique ne manquera pas, alors, d’advenir, soit comme une retombée, de cette formidable secousse financière, soit comme le résultat d’un nouveau système de financement de l’économie mondiale, à inventer.

Notre seule planche de salut résidant, selon lui, à mettre en place ce nouveau système dès maintenant, d’où sa conclusion : « il faut saigner la finance avant qu’elle ne nous saigne ! »

Quelques liens

- D’où vient et où va la finance globale, la crise des sub-primes par François Morin

- Alexandre Anizy s’appuie sur les analyses de François Morin et publie sur son blog un bon panorama de la crise financière et des suites à venir qu’il situe, peut être, dès 2017.

- Un article du Monde relatant comment, depuis 2009, le commissaire européen Michel Barnier cherche à mieux contrôler le secteur financier, mais se heurte aux réserves des Etats

- Finance Watch est une source d’information très intéressante sur la finance et en particulier sur la question « Pouvons nous éviter de nouvelles crises »


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