La Bélogue
Bulles et Crises

Brèche dans le mur du libéralisme

Le triomphe de la cupidité
dimanche 23 mai 2010 par Antoine SEREINE

Sous ce titre « Le triomphe de la cupidité », Joseph E Stiglitz, prix Nobel de l’économie, ex vice président de la banque mondiale, montre comment, peu à peu, la cupidité a triomphé de la prudence au sein des finances américaine et mondiale, et comment celles ci se sont gravement déconsidérées depuis 2007, au point d’être désignées comme boucs émissaire lors des premiers effondrements apparus dans la sphère financière.

Les deux premiers tiers du livre sont consacrés à l’analyse des raisons qui ont conduit à la crise mondiale, et le dernier tiers se veut prospectif sur les moyens et les méthodes à mettre en œuvre pour rétablir un fonctionnement sain des marchés.

En première lecture de cet ouvrage, on retient que les mesures de sauvegarde ou de stimulation qui furent prises dans l’urgence pour contrer la crise de 2008 ont eu des effets pervers qui tendent paradoxalement à pérenniser les maux à éradiquer.

Ces mesures n’éviteront pas la crise, mais la retarderont, l’approfondiront et rendront encore l’issue plus difficile et douloureuse.

Sauvant les banques, on a épargné banquiers et traders, on a sauvé leurs bonus, et on a sauvé la spéculation et l’emprise grandissante de la finance sur les affaires humaines qui sont les sources des difficultés actuelles.
De plus, pour élaborer les mesures nouvelles, on a nommé pompiers les pyromanes d’hier, et les états ont pris le risque de la répétition éternelle, et se sont condamnés peut être à ne faire advenir que le passé.

Entre le système financier et les états, les relations incestueuses sont en effet nombreuses, les lobbyings puissants, et fructueux les nombreux allers retours des pantouflards entre le système politique et la société mondialisée des oligarques.

Toutes ces allées venues public-privé organisent une confusion généralisée entre intérêts publics et privés, confusion que les idées néo-libérales au pouvoir ont théorisée sous la forme de l’impératif de l’enrichissement privé et de l’appauvrissement public : « L’intérêt général étant et n’étant que la somme des intérêts privés, en enrichissant les riches, les pauvres s’enrichiront mécaniquement, par ruissellement ».

Somme toute l’intérêt public serait garanti par la charité privée.

Brèche dans le mur du libéralisme

C’est par facilité, et pour se soustraire à ses responsabilités, que le monde politique fait actuellement du monde financier un bouc émissaire, car en réalité, la crise de 2008 est une crise des systèmes politiques, économiques et financiers, révélatrice d’une profonde crise morale.

Pour qualifier la chute de la banque Lehman Brother qui fut un moment très symbolique dans cette crise Joseph E Stiglitz utilise l’image de « chute du mur du libéralisme ».

L’image est forte et met l’événement en parallèle avec la chute du mur de Berlin en 1989 qui symbolise dans le monde la chute du communisme.
Vingt ans plus tard, les évènements de 2008 sont ils du même ordre ?
On pourrait le souhaiter, mais il y a quand même une grande différence.
En 1989, le communisme était à bout de souffle, alors que vingt ans plus tard, en 2009, la bête néo-libérale est vigoureuse. Bien armée, elle défendra chèrement son os. On le voit aujourd’hui avec la vigueur de la spéculation contre la Grèce et l’Euro.

Le néo-libéralisme, cette bête du Gévaudan moderne, pointe son museau au début des années 70 avec le flottement du dollar, la guerre du kippour et le premier choc pétrolier qui la suit, et se consolide dans les années 80 par la révolution conservatrice des années Thatcher et Reagan, qui apparaît plutôt comme une contre révolution.

Il inaugure une économie de dérégulation, faite de crises financières successives, et soumise aux théories libérales du laisser faire et de l’autorégulation des marchés.

Depuis les années 70, on compte plus d’une centaines de crises financières de par le monde (124 selon l’ouvrage), alors que pendant les 30 glorieuses (de 1943 à 1971), le monde n’avait connu aucune crise de ce type.

Enfin ces quarante années de libéralisme exacerbé ont concrétisé la société à « deux vitesses » dont, au début des années 70, on entrevoyait et dénonçait le risque. Pendant celles ci, s’est construit, peu à peu, le mur actuel qui sépare des populations qui stagnent ou se paupérisent, de celles, riches ou richissimes, qui se sont emparées des fruits de la croissance.

Après trente à quarante ans de règne dans les esprits, le libéralisme vient de trébucher gravement, aux Etats Unis d’Amérique, continent où il a particulièrement prospéré après que la dictature chilienne y ait fait ses premières applications. Et il a renvoyé le monde aux problématiques et fortes angoisses des années 30 et de la crise économique généralisée.

Le temps des raisins de la colère, évoqué par John Steinbeck, revient à grand pas, et l’on en voit des traces nombreuses par exemple dans le domaine de la santé aux Etats Unis. Ce n’est pas par hasard, que le président Obama, urgence oblige, se soit attaqué en premier aux réformes dans ce secteur.

Retour des féodalités

Pendant les 40 ans de la période de gloire du néo-libéralisme, le monde a fait l’expérience d’une nouvelle pensée totalitaire, celle des « marchés efficaces », qui a porté des coups sévères aux valeurs démocratiques, et en porte toujours, en imposant encore actuellement ses corrections et ses rigueurs pour prix de sa prospérité.

Dans cette période, le conservatisme néo-libéral a mené batailles sur batailles pour amoindrir le rôle de l’état.

On a affaibli la sécurité sociale individuelle au profit de celle des entreprises et des spéculateurs ; et les marchés optimistes et inconscients ont ainsi vogué de bulles en crises.

Pour assurer les profits des porteurs d’obligations et la prospérité du système financier, on a combattu l’inflation et développé en conséquence le chômage et la précarité professionnelle.

Les banques et services financiers ont imposé leurs commissions et rémunérations élevées, et se sont immiscés partout dans les activités humaines, pillant leur économie.

Sous leur influence, l’économie est devenue, avec le temps, une machine à faire de la dette.

Cette nouvelle pensée totalitaire, élaborée par des clercs de l’économie et de la finance, a été largement portée sur les fonds baptismaux par le monde politique et ses seigneurs des temps modernes, corrompus eux aussi par la cupidité ambiante et occupés dans leurs batailles électorales à consolider leurs pouvoirs personnels.

Une part du monde politique s’est d’ailleurs inféodée* à ce mouvement de pillage des richesses qui consiste à augmenter les profits privés au détriment des profits sociaux, et s’est ainsi croisée contre la chose publique qui pourtant le légitimait. Elle a déserté le terrain démocratique et laissé le profit se substituer à l’intention politique pour décider de la bonne utilisation des ressources.

La bulle de la dette des états …

Dans l’immédiat, la croisade à la gloire de la finance, semble marquer des points, même si la bataille en cours reste confuse et l’issue incertaine.
Aujourd’hui, les croisés montrent les dents et, comme des chiens affamés, mordent la main de quiconque veut s’emparer de leur os, même celles qui les nourrissent.

L’austérité, la rigueur du moment sont des réponses sacrificielle à la finance déifiée, de seigneurs affaiblis et apeurés par le combat.

La nouvelle bulle est celle de la dette des états, que bien imprudemment ces états, venus au secours de la finance en péril, viennent de faire enfler démesurément par crainte et par peur du chaos, de la ruine générale … et des défaites électorales à venir.

C’est bien là la ruse ultime de notre bête du Gévaudan moderne :
Ruse, parce que, utilisant les ressorts de la cupidité, la finance attire les puissants de toutes obédiences comme le chant des sirènes d’Ulysse, et Ultime, parce que l’on ne voit pas très bien quelle autre bulle pourrait succéder à celle de la dette des états dans ce combat pour la suprématie des marchés contre la démocratie.

Se pourrait il que la croisade à la gloire du dieu Finance se termine là, au pied du mur du libéralisme, et que les croisés s’en retournent, ruinés et couillons comme leurs lointains ancêtres, ou bien les deux pieds devant, définitivement "navrés" ?

Verrons nous apparaître dans le champ politique, des Ulysses modernes, bien enchaînés à la morale publique, ou des Cincinnatus, intègres et désintéressés, pour venir à la rescousse et assurer la victoire contre les bandes et compagnies féodales de la finance globalisée ?

Il est probable que le siège sera long et périlleux, et que la brèche actuelle devra être suivie de bien d’autres afin que l’on puisse assister à la chute du mur du libéralisme.

Mais dans l’immédiat la bête est bien vivace et chevauche le champ de bataille aux cris de « Austérité, Austérité » pour rallier à son panache les combattants égarés et continuer le combat.

… et la boule de neige financière

La démission des forces politiques au profit des forces économiques a débuté dans les années 70 avec le flottement du dollar.

La libération des taux de change et de crédit, la dérégulation financière qui ont suivi ont ouvert au monde financier un espace libre, sorte de far west, dans lequel une finance créative s’est développée abondamment, mais d’abord à son propre profit, car ici, la concurrence n’a pas joué, comme attendue, au bénéfice de tous.

Féodalité oblige, la concurrence a fait augmenter les coûts financiers, le darwinisme financier n’ayant laissé subsister que les organisations capables de fournir à leur clients les meilleurs taux et les plus grands bénéfices, et poussé d’autres à la fraude, style Madoff et cie, pour rester sur le terrain et participer à la fête de la curée.

Par ailleurs, la libération et la dérégulation ayant pour réciproque l’instabilité et la montée des risques financier, tout un pan de l’ingénierie financière s’est attaché à conjurer les risques et à développer des produits d’assurance ou de couverture.

Dans ce domaine la créativité a été explosive. Appliquant sans limite les recettes d’Alfred Sauvy qui voyait dans la multiplication des services une source inépuisable d’emplois, le système financier a développé une multitude de produits et de services aussi complexes dans leur nature qu’ils sont exotiques dans leur dénomination (mbs, cds, cdo …) pour assurer et ré-assurer les profits.

Ce faisant le système financier a ouvert un boulevard à la spéculation et à ses abus.

Ainsi, aujourd’hui la rémunération du champion des patrons de fonds spéculatifs (hedge fund) peut il atteindre quelques 20000 fois le salaire moyen et celle d’un patron du Cac 40 400 fois, soit une rémunération multipliée par 10 en 20 ans.

Ainsi, aujourd’hui, aux Etats Unis, les profits financiers représentent ils 40% de la totalité des profits des industries et services.

Ainsi encore, dans le monde, les transactions financières directement utiles à l’économie, ne représentent plus que 2% du total des transactions, les 98% restant étant des transactions internes à la finance, simplement destinées à nourrir l’ogre financier et la cupidité de ses inféodés.

Machine à faire des bulles ou des crises, comme chacun le constate, le système féodal de la finance néo-libérale serait plus utilement comparé à une boule de neige telle celle que les enfants poussent par jeu et qui grossit à chaque révolution.

Ainsi, depuis 40 ans, la boule de neige du capitalisme financier roule pour elle même, gonfle et dégonfle au gré des obstacles rencontrés sur son chemin, et s’épaissit de ses pillages, de l’épargne qu’elle capte, des emplois qu’elle détruit et des dettes qu’elle sème.

Depuis 3 ans, la crise déclenchée avec l’affaire des prêts hypothécaires américains, révèle chaque jour autant la faiblesse des démocraties, des politiques des états, que les vices du système financier et des marchés. Et le vice atteint un sommet avec la crise de la dette des états, lorsque les marchés veulent donner leçons et corrections aux états et se substituer ainsi à la délibération démocratique, pour imposer leur loi dans l’usage et l’allocation des ressources en capitaux.

On en est là, dans cette bataille des féodaux de la finance, unis pour la sauvegarde des profits privés, contre la chose publique et ses Etats qui, à l’heure où ces mots sont écrits, organisent tant bien que mal leur défense et définissent leurs stratégies pour sortir de la crise que leur irresponsabilité politique a malheureusement contribué à créer.

Remettre la finance sur le chemin de l’utilité

Dans la troisième partie de son ouvrage, John E Stiglitz énumère les défis du monde actuel qui, pour être sérieusement relevés, réclameraient des pratiques démocratiques actives.

Ce sont les grands écarts entre :
-  l’immensité de la demande faite des besoins de l’humanité et l’offre économique qui, paradoxalement, agit à contre courant, crée le sous emploi et organise le chômage,
-  les inégalités créées par l’argent qui ne circule jamais aussi bien qu’entre ceux qui en sont déjà pourvus,
-  les différences des modes de vie et les déséquilibres entre états et populations, accentués encore par les spécialisations – il y a ainsi ceux qui produisent, ceux qui consomment, ceux qui, du tiers et du quart monde, végètent aux frontières du système … et aussi les migrants qui les traversent, partis à la recherche de mieux être.

Ce sont aussi les défis environnementaux et celui de la stabilité financière, qui, l’un comme l’autre, sont sources de réels dangers qui appellent à des solutions nouvelles.

Puis il s’interroge ensuite sur l’aptitude du système financier, des marchés et de la science économique à contribuer à ces défis.

Le chantier de la nouvelle société est ouvert

La crise est un moment de choix, et le moment semble propice pour revenir radicalement sur les orientations prises dans le passé, fondées sur la foi dans les marchés et sur la polarisation sur l’inflation, qui ont soumis les sociétés et les personnes aux vices du modèle économique dominant actuel, et abouti à une crise morale.

Les marchés ont mal orienté les capitaux, et les ont utilisés d’abord pour enrichir ses maîtres et ses serviteurs.

Ils ont aussi largement dévoyé le talent humain en le rémunérant à une hauteur sans aucune mesure avec les services rendus.

Ils ont enfin notablement influé sur nos modes de pensées et déformés nos valeurs.

Qu’en est il de l’équité, du sens du partage des valeurs lorsque le rapport des rémunérations au sein des entreprises, est multiplié par 10 ?

Qu’en est il de l’honnêteté quand la norme dans la finance devient toxique, la transgression permanente, l’imagination comptable falsification, et quand l’éthique professionnelle, mise aux abonnés absents, se limite à l’optimisation des profits ?

Les exemples de malversations pullulent, qui révèlent le caractère prédateur du système financier et lui donnent des allures de casino ou de blanchisserie industrielle, c’est selon.

On le voit, il y a beaucoup à faire pour relever le défi du monde financier et le ramener à la raison et à sa mission dans la société, servir l’économie et non s’en servir.

C’est à dire, fournir, efficacement donc à moindre coût et en gérant le risque, les capitaux et les crédits nécessaires à l’économie.

C’est à dire aussi, contribuer à la nécessité d’une économie de plein emploi, au lieu de se jouer et d’asservir l’emploi pour maximiser ses profits.

La bulle de la dette des états est le pas de trop des marchés.

"Délenda est Carthago"

* En France, les féaux droitistes Balladur et Sarkozy, champions du néo-libéralisme, méritent d’être nominés aux « Boucliers d’or » de la finance globalisée pour avoir notablement contribué à sa prospérité.

A Balladur le débonnaire pour avoir, par ses privatisations, échangé les bijoux industriels nationaux contre de la dette internationale.

A Sarkozy le flambeur sans gêne et président de la dette, pour avoir, par son bouclier fiscal et autres libéralités, échangé des belles et bonnes recettes fiscales nationales contre de la dette internationale.


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