La Bélogue
Faits et Méfaits du libre échange

Bic, le petit briquet qui met le feu au machin européen

Pour un commerce équitable et réciproque
mercredi 12 décembre 2012 par Antoine SEREINE

Le groupe BIC est le seul fabricant européen de briquets à ne pas avoir délocalisé sa production hors d’Europe ; ses marchés ne sont pourtant pas sans difficultés ; ainsi, en dépit de 40 M€ d’investissements dans son usine française de Redon (Ille-et-Vilaine), BIC a perdu en dix ans 25% de ses parts de marché en Europe, perte essentiellement due à la concurrence chinoise, nettement moins regardante sur les normes européennes (protection des yeux, du visage, des cheveux, des enfants…) que ne l’est le groupe Bic qui s’évertue à les respecter.
Mais le Groupe Bic fait face aujourd’hui à la volonté de la division commerce internationale de la Commission Européenne, de ne pas prolonger la taxe anti-dumping vieille de 21 ans, et portant sur toutes les productions chinoises de briquets à pierre ; détaxation recommandée par la Commission Européenne en dépit des comportements commerciaux chinois déloyaux : dumping persistant, pratiques commerciales déloyales confinant à la tricherie, et irrespect des normes européennes ; détaxation qui signifiera également des difficultés accrues pour l’usine Bic en France et une moindre compétitivité - baisse des marge et bénéfice, annulation d’investissement et de création d’emplois (de 80 à 100 créations perdues).
Combat et résistance symboliques contre les nuisances de Bruxelles, vis à vis des industries françaises et européennes, Bruxelles qui se refuse à tourner la page du libre échangisme et du dumping social qui lui servent de boussole.

Cette décision de la Commission européenne parait d’autant plus dénuée de bon sens, que le déficit commercial à l’égard de la Chine a été multiplié par près de 10 en 10 ans ... et que l’Europe serait, dit on, en cours de révision de ses politiques commerciales pour sortir de la naïveté et du dogmatisme libre échangiste qui sévit à Bruxelles et qui lui sont de plus en plus vivement reprochés.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Le marché mondial des briquets représente 11 milliards d’unités, soit 3,1 milliards d’euros.

Bic fabrique chaque année un milliard de briquets (soit 9,1% du marché mondial), dont 650 millions en France, pour un chiffre d’affaires de 510 millions d’euros. La production est assurée dans quatre usines, dont une est située en France. 95% de la production de ces usines est exportée, dont 30% en Europe.

L’activité briquet représente, pour le groupe BIC, environ le quart de son chiffre d’affaire, le reste étant généré par la papeterie (32 % des activités), les rasoirs jetables (18 % ) et les articles promotionnels (17 %).

L’europe représente 15 % des ventes de briquets Bic dans le monde, et 10% du résultat brut d’exploitation de cette division, soit 4 % du chiffre d’affaires total du groupe et 5 % de son résultat d’exploitation.

Un briquet Bic est vendu en Europe 44% plus cher qu’un briquet asiatique : 1.3 euro contre 0.9 euro ce qui assure à cette activité une marge d’environ 40% qui vient rehausser des marges très inférieures dans les autres activités.

Mais, au-delà des différences de prix, c’est surtout le respect des normes de sécurité qui détermine l’évolution des parts de marché.
En Amérique où les normes sont respectées, les parts de marché du groupe Bic sont supérieures à 65%, alors qu’elles sont inférieures à 30% en Europe où ces normes ne sont pas respectées par la partie chinoise et où 75% des briquets de poche ne respectent pas la règlementation. Curieusement, la commission tire avantage de ce fait, en en donnant une interprêtation contraire mais sans égard aux questions de qualité-sécurité, pour justifier l’inocuité de sa décision de levée des protections sur ce marché.

La concurrence chinoise

La taxe anti-dumping contre les briquets Chinois a été mise en place en 1991, et depuis renouvelée tous les 5 ans ; elle s’élève aujourd’hui à 6,5 centimes par briquet, ce qui est faible. Cette taxe a, tant bien que mal, protégé jusque là le marché européen d’une inondation de briquets bon marché, fabriqués avec des normes de sécurité moins sévères qu’en Europe.

« Depuis 20 ans, ce règlement est difficile à faire respecter, un grand nombre de producteurs multipliant les artifices pour tenter de le contourner via de fausses déclarations, et prétendant faire passer leurs briquets pour des productions issues de Taïwan, de Malaisie, d’Indonésie et maintenant du Vietnam », peut on lire dans un communiqué de Bic.

Selon des analystes financiers, la non prolongation de la taxe anti-dumping coûterait en définitive au groupe BIC de 1, à 1,5% de son résultat d’exploitation, la stagnation voire la perte de 5% de sa part de marché en Europe, la perte d’une opportunité de croissance et le renoncement aux investissements en capacités supplémentaires en France susceptibles d’augmenter la production de l’usine de Redon de 150 millions d’unités, soit de 23%.

Que dit la Commission européenne ?

Sur quoi est motivé l’avis de la Commission Européenne qui recommande l’annulation de la taxe anti dumping, tout en se refusant même à enquêter sur la question, posée par l’industriel, du dumping sur ces briquets ?

Rappelant que la prolongation d’une telle taxe anti-dumping relève de deux conditions : la preuve qu’il y a bien dumping, mais aussi le fait que cela provoque un dommage pour l’entreprise ou le secteur, la Commission européenne estime que, s’il y a bien dumping, Bic n’a fourni aucune preuve que la situation était gravement dommageable pour l’entreprise.

Somme toute, Bruxelles, préfère le dumping Chinois à la protection de l’industrie européenne. Il est vrai qu’il s’est installé à Bruxelles une longue culture des dumpings, sociaux et fiscaux intra-européens qui doit brouiller largement la vue lorsqu’elle tente de focaliser sur les dumpings extérieurs.

Et Bruxelles de se justifier vis à vis de ses contradicteurs en assurant que la décision de la Commission n’est pas « naïve », qu’elle est basée sur des « faits ».
Quels faits ? On aimerait en connaître le détail. Mais Bruxelles drapé dans les secrets de son impérium, n’en dira mot et, à défaut d’humilité et d’honnêteté, se contentera de l’arrogance du silence des puissants.

Cet avis est d’autant plus surprenant qu’il préjuge même des résultats à venir d’une autre procédure en cours, portant sur la perspective d’une extension de la taxe anti-dumping au Vietnam, et qu’encore une fois il institue au vu de tous une situation de concurrence déloyale.

En effet, la commission préconise d’ouvrir en grand ses portes aux briquets chinois sans pour autant combattre pour obtenir de la réciprocité : si un fabricant européen veut vendre ses briquets en Chine, ils seront affectés de droits de douane à hauteur de 25 % de leur prix, ce qui les renchérira sur le marché chinois d’un quart de leur valeur.

Par ailleurs s’agissant de la question de la sécurité des briquets chinois, mise en cause par les industriels européens notamment en ce qui concerne les enfants, la commission qui dispose de la compétence exclusive sur le droit de la concurrence, et se targue de faire respecter dans l’Union une concurrence loyale, libre et non faussée, botte en touche encore une fois et s’en lave les mains, rappelant que les contrôles étaient de la responsabilité des Etats membres.

Hors, cette situation institutionnelle, qui sépare le droit de sa pratique, rend difficile les nécessaires aller-retour entre la loi et le réel ; elle est potentiellement schizophrénique et favorise les dérives et les extrêmismes dont souffre le projet Européen de libre concurrence qui ressemble de plus en plus à un dinosaure à l’agonie. Elle peut entraîner les peuples européens et ses entreprises à leur perte.

Les avis de la commission européenne peuvent être mortels

La situation que connait Bic n’est pas sans précédent.

Déjà, en 2011, Bruxelles avait supprimé les droits de douane sur les décodeurs numériques, et le résultat fut délocalisation vers le Vietnam, perte d’emplois industriels en France, pertes de cotisations sociales, et pertes boursières. L’usine Technicolor d’Angers qui les produisait était placée en liquidation judiciaire et plusieurs centaines d’employés jetés au chômage.

On trouvera sans mal, des centaines d’autres exemples. Tout le monde peut constater, dans le quotidien du déclin européen, les méfaits du libre échangisme qui prospère au sein de la commission européenne et particulièrement dans sa direction générale du commerce international, au mépris de l’efficacité mais au profit du purisme.

Le libre échangisme et le purisme en matière de concurrence sont les deux écueils sur lesquels échouent les politiques européennes à assurer la prospérité économique de l’Europe et de ses nations.

- Maurice allais, prix nobel d’économie, imputait au libre échangisme européen la destruction des emplois, de l’industrie, de l’agriculture, et de la croissance européennes, dont il prenait déjà la mesure, voilà plus de 10 ans. Et on peut ajouter aujourd’hui les politiques austéritaires qui détruisent les structures mêmes de la vie des européens.

- Détachées des compétences pratiques qui relèvent des Etats, la Commission européenne et sa direction du commerce international sont mises en situation de développer une morale puriste de la concurrence, d’autant plus indifférente à l’efficacité que les conflits de frontières passent par une justice européenne dévouée à la même cause du monopole de la compétence des institutions européennes sur le droit de la concurrence.

Ce sont les hommes qui portent et véhiculent les idées.

Aussi trouve t’on traces de ce purisme de la concurrence dans les actes et déclarations du commissaire européen au commerce international De Gucht, impliqué dans l’affaire du petit briquet Bic, et qui s’en est pris vertement à la France, à plusieurs occasions, pour fustiger son protectionnisme ... et condamner ses 35 heures (lui aussi !), ce qui constitue sa signature idéologique.

L’homme avait déjà montré ses « incompréhensions » dans l’affaire ACTA, projet de traité international destiné à renforcer les défenses et promouvoir la propriété intellectuelle. En dépit des efforts [1] du commissaire de Gucht pour promouvoir ce projet, ACTA fut rejeté par le parlement européen et les quatre commissions compétentes. Rejet qui valait désaveu tant sur le fond du traité que sur la méthode retenue pour son élaboration.

Mais il semble que ce désaveu démocratique n’ait pas suffi, puisque dans le nouveau projet de traité CETA, projet d’Accord Économique et Commercial Global entre le Canada et l’Union européenne, en cours mais toujours tenu secret, il semble que figurent à nouveau les dispositions répressives quant aux libertés figurant dans ACTA et totalement dénoncées et désavouées par le parlement Européen.

Acharnement et irrespect donc de la Commission et de son commissaire à vouloir contourner les règles de l’élaboration démocratique qui confirment les jugements de plus en plus sévères portés sur le « machin européen ».

Les mauvaises idées ont la vie dure

- Enfin, cette dérive européenne et ses effets morbides et déclinistes n’auraient pu exister sans la complicité d’Etats pusillanimes, qui oscillent en permanence entre révoltes larvées devant les dommages irrémédiables subis du fait des directives européennes, ou de leur propre fait, et des comportements européens panurgiens qui conduisent au chaos européen actuel.

Bien qu’ici et là, dans les instances dirigeantes du Fmi et de l’Ue, commencent à poindre des auto-critiques assumées des dégâts du « consensus de washington » et de la « croisade néo-libérale » mondiale qui veut ni plus ni moins s’emparer de l’Europe et du chateau bruxellois, ni la Commission européenne, ni les Etats européens ne montrent aujourd’hui une conscience suffisante de leurs moeurs [2] politiques et économiques erronées, et ne sont en mesure de faire se lever un esprit européen, un rassemblement européen, aptes à faire face aux défis du temps.

Le commerce international se veut le moteur de la croissance et de l’emploi ; mais force est de constater qu’il n’y parvient pas en Europe où croissance et emploi se sont absentés depuis bien longtemps. Les politiques commerciales européennes doivent faire leur aggiornamento.

Equité et réciprocité dans le commerce doivent trouver leur place dans une Europe qui saura prendre ses distances avec naïveté néo-libérale, compétitivité et concurrence sauvages.

Souhaitons à la petite flamme Bic de résister aux airs froids des temps mauvais.


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