La Bélogue
Chronique d’un hiver Européen

L’expérience grecque a un précédent !

Série documentaire sur l’austérité en Europe
samedi 24 novembre 2012 par INVITES

« Chroniques d’un hiver européen » est une série documentaire, disponible en format audio-vidéo, racontant le quotidien de citoyens européens soumis aux mesures d’austérité pendant la crise économique connue sous le nom de « crise de la dette européenne ». Cet article d’Etienne Haug est la conclusion actuelle du travail documentaire réalisé portant à ce jour sur la Grèce seulement. Un nouvel épisode documentaire portant sur l’Irlande est attendu début 2013.

Similitudes. La Grèce n’est pas seule…

Imaginons un pays.

Une crise financière sans précédent provenant de Wall Street va déstabiliser son économie.

En moins d’un an, le pays plonge en récession et la baisse de la production combinée à l’augmentation du chômage de 9 à 14% de la population active vont gravement détériorer les finances de l’état. Ces finances étaient déjà fragiles à cause d’une dette importante contractée de manière plutôt contestable. Mais la nouvelle montée en flèche de l’endettement due à la crise économique inquiète les autorités qui procèdent à un changement de gouvernement et mettent au pouvoir un conservateur issu de la bourgeoisie, économiste formé à la London School of Economics.

Le gouvernement formé par ce dernier a alors un objectif prioritaire : faire baisser la dette du pays et relancer l’économie. La solution leur semble très simple : l’état va devoir économiser en coupant dans les dépenses et en augmentant les impôts. La souffrance engendrée sur les classes les plus pauvres est vue comme un mal nécessaire pour rétablir des finances « saines ».

Mais la situation politique est très instable, et passer de telles mesures au parlement n’est pas évident. C’est donc par une suite de décrets-loi exceptionnels que quatre plans d’austérité vont être successivement appliqués au pays au cours des deux années suivantes.

La liste des mesures prises est sans fin : baisse de 25% des salaires dans le secteur public, baisses à répétition de toutes les allocations sociales (chômage, famille, assurance maladie), augmentations à répétition de l’impôt sur le revenu, de la TVA, et des taxes sur des produits de consommation comme la cigarette et l’alcool.

Cette cure d’amaigrissement très violente du budget de l’état a des conséquences catastrophiques : l’économie s’écroule et le chômage explose de 14% à 22% en un an alors que la production économique (PIB) chute de 7,7%. La société est en état de choc et les orientations politiques se polarisent vers l’extrême gauche et le parti nazi, ce dernier connaissant subitement un succès fulgurant.

Malgré cette évolution, le gouvernement décide d’intensifier l’austérité, étant convaincu que son échec est dû à l’insuffisances des mesures prises. Un nouveau paquet d’austérité est adopté par décret alors que le chômage est à 22%. Dans une déclaration officielle, le gouvernement annonce « qu’il reste maintenant moins de 100 mètres jusqu’à la cible. »


La suite de l’histoire est connue .

Un an plus tard, le PIB chute à nouveau de 7,5% et le chômage passe à 28%.

La radicalisation politique de la population s’intensifie, menant à l’arrivée au pouvoir en 1933 du parti nazi et d’Adolf Hitler, ce dernier s’étant servi de l’effondrement économique et social du pays comme levier pour sa campagne de propagande.

En effet, il n’est pas question ici de la Grèce.

Cette description factuelle est celle des dernières années de la république de Weimar entre 1929 et 1933, les années sombres qui ont mené au nazisme et à la deuxième guerre mondiale.

Le gouvernement dont il est question ici est celui du chancelier Heinrich Brüning, nommé à cette fonction en 1930 par le président fédéral Paul von Hindenburg. Son entêtement à mener une politique d’austérité extrême a fait imploser l’économie et la société allemande en l’espace de deux ans.

Cette expérience de cure d’austérité et ses conséquences, l’accession du parti nazi au pouvoir menant quelques années plus tard à la deuxième guerre mondiale, ne semble en fin de compte pas avoir été aussi traumatisante que cela. Il faut chercher très profond dans les archives internationales des trois dernières années pour trouver des journalistes ou des personnalités médiatiques faisant référence à ce précédent historique pour aborder la problématique actuelle.

Sous l’effet de l’austérité, le taux de chômage en Grèce est passé de 9,5% en juillet 2009 à 12,5% en juillet 2010, 17,8% en juillet 2011 et 25,1% en juillet 2012.

Simultanément, on sait que le parti néo-nazi grec « aube dorée » est passé de 0,46% des votes aux élections européennes de 2009 à 5,3% aux élections municipales d’Athènes en 2010, puis 6,92% aux élections législatives de Juin 2012, et que 12% des personnes sondées approuvaient l’attitude du parti en mai 2012, part qui atteint les 22% en Septembre 2012.

L’accumulation de ces faits ne cherche en aucun cas à prédire une accession, peu probable, d’un parti néo-nazi au pouvoir d’un pays subissant l’austérité européenne. Les mêmes causes ne peuvent avoir les mêmes effets dans le domaine si aléatoire des comportements sociaux.

Ce qui est démontré par contre, c’est que la situation économique et sociale atteinte à l’automne 2012 en Grèce est du même ordre que celle de l’Allemagne en 1933.

Il est alors sidérant et inquiétant de constater que le niveau de préoccupation atteint par les institutions et les politiciens européens ne dépasse pas une sporadique phrase de compassion, pommade cynique servant à faire passer les nouveaux plans d’austérité et de privatisation.

- Fin 2010, on a pu s’inquiéter des risques économiques que pourraient amener l’austérité.

- Fin 2011, les conséquences dramatiques de ces mesures laissaient espérer une prise de conscience et un virage politique.

- Fin 2012, le potentiel destructeur avéré et abouti de cette politique combiné à un aveuglement proportionnel des grands décideurs européens ne laisse plus beaucoup de place à l’optimisme pour les temps à venir.

Le grand traumatisme fondateur qui régit aujourd’hui la politique économique allemande et européenne est la peur de l’inflation et de l’instabilité monétaire. Pourtant, la grande crise d’hyperinflation a eu lieu en Allemagne en 1922-1923, une décennie avant la grande dépression et la montée du nazisme. Dans la conscience collective des décideurs, il semble que l’annulation par l’inflation de toutes les fortunes personnelles d’Allemagne ait un impact bien plus important que la destruction de l’économie et de la société allemande par les politiques d’austérité en 1930-1933.

Quelle explication trouver au fait qu’une erreur si grossière et dramatique soit reproduite 80 ans plus tard exactement à l’identique par l’élite du même pays ? La seule différence, de taille, est que cette erreur est aujourd’hui infligée à un autre peuple et non au sien…

On pourra remarquer que le mot « Schuld » en allemand signifie aussi bien « dette » que « faute » ou « culpabilité ». Pour les élites conservatrices germanophones, le fait que les pays surendettés aient « fauté » n’est même plus un rapprochement facile : le concept linguistique est tout simplement équivalent. On peut alors se demander si ce n’est pas un excès d’antique morale religieuse qui pousserait la classe dirigeante allemande à assimiler le « mal nécessaire » de l’austérité à une « punition ».

La question de la responsabilité de ce drame restera probablement longtemps ouverte, mais il y a maintenant urgence à éviter le pire.

2012 - Athènes : l’austérité demeure, rien ne change, tout empire

Cela fait presque un an que les premiers épisodes des Chroniques d’un hiver européen ont été enregistrés à Athènes. C’était en décembre 2011.

Depuis, on pourrait dire que rien n’a changé. Il s’est peut être passé beaucoup de choses mais au bout du compte, rien n’a changé. Cela ne signifie pas que les choses en sont au même point, mais que la chute libre a continué durant toute cette année.

En décembre 2011, les habitants d’Athènes me disaient qu’ils avaient senti un point de bascule vers l’été 2011, moment où tout s’est accéléré et où la décomposition de la société a commencé à vraiment se faire sentir. Dans les témoignages enregistrés dans le documentaire, ils avaient donc ce sentiment depuis 6 mois. Aujourd’hui, on en arrive à un an et demi vécu à cette cadence.

Je n’ai pas pu retourner à Athènes entre temps. Par les contacts que j’ai gardés, je sais juste qu’aujourd’hui, tout est bien pire. Il n’y a plus 17% de chômeurs mais 25%. À la fin 2012, le PIB aura chuté de plus de 20%. C’est pire que la faillite de l’Argentine en 2001 et à peu près l’équivalent de la dépression économique aux Etats Unis et en Allemagne dans les années 30.

Le racisme et la violence ont connu une explosion sans précédent. Les agressions xénophobes se multiplient alors que le gouvernement en place lance des campagnes de « nettoyage » du centre ville d’Athènes, où il est question de rafles en masse d’immigrants légaux et illégaux, pour faire le tri (6000 détenus en un week-end, le 6 Août 2012, dont 1400 ont été « triés » comme « illégaux »). Les suicides « économiques » ou « politiques » se suivent et ne font plus la une des journaux, la misère gagne rapidement du terrain et l’on se prépare à l’hiver en accumulant du bois de chauffage avant que son prix d’achat ne rejoigne par manque de stocks celui du fuel. Sur la durée, peut être finit-on par s’habituer à tout.

Pourtant il s’est passé beaucoup de choses en un an.

- Le premier grand événement fut la fameuse « réduction de dette » accordée à la Grèce par les banques en Février 2012. Ce grand coup médiatique dont le feuilleton a duré des semaines mettait l’accent sur la bonté des créditeurs privés de la Grèce qui ont au final concédé à annuler 70% des crédits accordés à la Grèce. Et comme l’on s’est réjoui d’une telle générosité !

- Juste avant ce plan, en Décembre 2011, la dette de la Grèce équivalait à 170% de son produit intérieur brut (PIB). Comment expliquer qu’après cet élan de bonté célébré par les media, le gouvernement grec annonce en Novembre 2012 que la dette grimpera à 189% du PIB en 2013 ? C’est à n’y plus rien comprendre… Cette annonce médiatique aurait-elle caché une réalité plus nuancée ? On trouvera quelques précisions à cette adresse : http://www.les-crises.fr/retour-sur-le-plan-grec/

- Puis arriva le grand événement de l’année : les élections législatives ayant pour but de remplacer le gouvernement de transition non élu de Lucas Papademos. Initialement prévues pour février 2012, elles avaient été repoussées à une date indéterminée. Elles furent enfin annoncées pour le 6 Mai 2012. Le peuple grec qui se sentait dépossédé de son pouvoir démocratique lors de la période Papademos (Novembre 2011- Mai 2012) mit toute son énergie dans ces élections, première occasion d’expression démocratique nationale depuis le début de la crise.

Le feuilleton dura à nouveau deux mois, une deuxième élection ayant dû être organisée le 17 Juin, la première ayant abouti à une impasse où aucun des partis au parlement ne fut capable de créer une coalition pour gouverner. Le duel politique opposa alors le parti conservateur Neo Demokratia (ND) en faveur d’une poursuite des politiques d’austérité à l’union radicale de gauche SYRIZA, favorable a une renégociation totale des conditions de l’aide économique à la Grèce. La question économique était bien sûr centrale dans cette élection, mais on a vu l’irruption violente et malsaine de la question du traitement à réserver aux immigrants illégaux.

L’intention radicale qu’avait SYRIZA de renégocier tous les termes des mécanismes économiques européens en place symbolisait une tentative, réaliste ou non, de remettre en cause les politiques européennes actuelles et de relancer frontalement le débat sur l’austérité à l’échelle européenne. Le parti ND a quant à lui joué sur la peur et l’angoisse d’un cataclysme national si la Grèce osait tenir tête à ses créanciers. Après une campagne extrêmement serrée qui a vu SYRIZA arriver en tête dans la moitié des sondages, le parti ND a fini par l’emporter de peu (29,66% contre 26,89% pour SYRIZA).

Un fait marquant de la campagne fut l’intervention de François Hollande sur la première chaîne de télévision privée de Grèce, trois jours avant le scrutin décisif du 17 Juin. Dans cette interview diffusée en prime time et reprise par une grande partie de la presse, il a a appelé les grecs à voter de manière responsable pour un parti respectant les engagements de la Troïka. Il a donc implicitement appelé les grecs à voter pour le parti de droite conservatrice ND et contre le parti de gauche SYRIZA. En connaissant le respect qu’ont beaucoup de Grecs pour les hommes politiques français, on peut supposer que certains électeurs se sont laissés influencer par cette intervention. Cette ingérence politique est la première de ce type depuis la fin de la dictature en 1974.

- Après la victoire du parti ND, l’été s’est passé dans une résignation silencieuse. Le nouveau gouvernement a pris ses marques en promettant au peuple de tenir tête autant que possible à la Troïka dans les nouvelles négociations budgétaires. Mais en pratique, en octobre 2012, la préparation du budget 2013 impose une nouvelle série de mesures d’austérité s’ajoutant à la liste sans fin déjà en place.

Au cours des derniers mois, on a pourtant entendu un changement de ton dans les déclarations officielles des représentants de la Troïka : de la compassion, de la compréhension, et parfois même l’aveu d’avoir fait des erreurs.

Mais en pratique, il ne semble y avoir absolument aucun changement dans la politique menée en Grèce et ailleurs en Europe.De nouvelles baisses des salaires, baisses des allocations, augmentation du temps de travail, augmentation de l’âge de départ à la retraite : l’acceptation de ce nouveau paquet d’austérité ne sera pas facile. La population est maintenant complètement à bout, autant psychologiquement que physiquement. Sans rapide prise de conscience européenne, le « cobaye » grec risque de très mal réagir.

Pour conclure, voici plus de précisions sur le rappel « historique » des objectifs de la Troïka [1] présenté en début d’article. Dans ce tableau, on peut comparer la réalité de l’évolution du chômage et de la croissance en Grèce avec les projections que faisait le FMI lors de son premier bilan d’activités en Grèce en septembre 2010. Ces projections de l’évolution de l’économie sont les bases du travail de la Troïka pour l’élaboration des programmes d’austérité. ll est remarquable qu’une marge d’erreur aussi monstrueuse après deux ans de programmes ne remette pas en cause la validité des théories soutenues.

Malgré ces résultats expérimentaux catastrophiques, les programmes d’austérité ont gagné lors de cette période le statut de remède indispensable pour la majorité des pays européens : Portugal, Irlande, Espagne, Italie, France…

Données : IMF Country Report No. 10/286 , Septembre 2010 « Greece : First Review Under the Stand-By Arrangement » ; Eurostat.

[1*(Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne et Commission Européenne)


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