La Bélogue
L’ESPRIT DE PHILADELPHIE

Mettre le Droit en ordre de bataille

La justice sociale face au marché total (ii)
samedi 18 août 2012 par Antoine SEREINE

Pour Alain Supiot, auteur de « l’Esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total », la crise financière est l’arbre qui cache la forêt. C’est le Droit qui est en crise.

« Le problème n’est pas de « réguler » les marchés mais de les « réglementer », ce qui oblige à revenir sur le terrain politique et juridique afin d’y rétablir l’ordre des fins et des moyens entre les besoins des hommes et l’organisation économique et financière. Autrement dit, il faut renouer avec l’inspiration de la Déclaration de Philadelphie qui, au sortir de la guerre, avait entendu mettre l’économie et la finance au service des principes de dignité humaine et de justice sociale. Être fidèle à son esprit signifie tracer des voies d’avenir à la mesure des temps présents. Ceci suppose de s’évader du monde plat et sans horizon de la dogmatique ultra-libérale, et de retrouver l’usage de cinq sens, fortement émoussés par trente années de politique d’ajustement de l’homme aux besoins de la finance, le sens des limites, de la mesure, de l’action, de la responsabilité et de la solidarité. »

Le Droit s’est construit sur l’idée de lois humaines inscrites dans des territoires et liées à des Etats souverains qui constituent le cadre de régimes de Droit. Chacun y trouve une place et une identité et doit respecter celles des autres. Mais cette territorialité des lois est mise à mal par la mondialisation et par l’effacement des frontières. Et cet effacement ruine la capacité des Etats à faire régner un régime de Droit sur son propre territoire, ce dont témoignent l’éclosion des paradis fiscaux et sociaux qui sapent les solidarités nationales, et le règne grandissant du « soi pour loi » qui caractérise l’individualisme et le narcissisme de la culture occidentale.

C’est sur ces territoires, déserts de Droit, que s’est installé l’empire du « marché total » dans lequel l’argent est devenu le seul critère discutable de distribution des places.

Mettre des limites au marché total

Sur ces territoires où le marché fait concurrence au Droit, et où la « loi pour tous » tend à muer en « loi pour soi ».

Sur ces territoires, où le démantèlement des frontières pour laisser libre circulation aux marchandises et capitaux, va de pair avec l’édification de murs interdisant la circulation des hommes.

Sur ces territoires où les biens immatériels qui constituent notre environnement, les paysages, les langues, les milieux humains, les habitudes de vie, les richesses culturelles, ... deviennent des « quasi-marchandises » qui commencent à être scorées sur des échelles de performance, et où les lieux, Villes et Pays, deviennent des « marques » soumises aux stratégies marketing et aux règles d’une compétitivité territoriale.

Sur ces territoires, où toute différence autre que monétaire doit être abolie par la droite libérale, qui donne la primauté à l’économie et cherche à démanteler les statuts professionnels et services publics.

Sur ces territoires où la gauche sociale cherche à démanteler les statuts civils et familiaux, parce que pour elle, c’est en matière de droit des personnes que les différences doivent être abolies.

Et sur ces territoires, où c’est pour tous que l’insécurité, la flexibilité, l’incertitude du lendemain sont devenus des principes de vie.

Si la vie, la santé, l’amour sont devenus précaires, alors, pourquoi pas le travail ne le deviendrait il pas ?

En réaction à cette mise en danger des personnes, une montée des revendications identitaires, nationalistes ou communautaristes, a fait jour qui éclipse les causes socio économiques de l’injustice sociale. Alors, la demande de justice, s’est déplacée de la « reconnaissance de droits » à la « reconnaissance des différences ».

Chacun argue de ses différences pour déroger à « la loi pour tous » et à son « inscription territoriale ». Alors, la loi se particularise, se personnalise, et reflète, dans l’espace juridique, le narcissisme triomphant dans la société du « chacun pour soi » et du « survive qui pourra ».

-  Les comportements féodaux diffusent partout

Cette évolution de la loi va de pair avec l’évolution des modalités de gouvernement, où l’on passe du « gouvernement par les lois », dans lequel l’Etat est souverain, à celui du « gouvernement par les hommes », dans lequel l’Etat devient suzerain et tend à contractualiser l’action publique.

Cette évolution n’est pas la victoire du contrat sur la loi, ou de la société civile sur l’Etat, mais elle est plutôt un retour aux formes du féodalisme qui voit, non dans la loi mais dans la multiplication des liens, la manière de se défendre de la loi souveraine et des risques de sa toute puissance.

On voit bien ce retour dans le tournant qu’ont pris la construction européenne et le droit communautaire. L’Union européenne n’est pas, à l’évidence, un Etat souverain, et ses directives adressées aux Etats ne sont pas des lois. L’UE n’exerce sur les peuples européens qu’un pouvoir indirect par la médiation des Etats qui la composent et établissent avec elle un lien d’allégeance.

On le voit aussi dans le statut des personnes dont la liberté, garantie par l’existence de lois, se réduit par des contractualisations de toutes sortes passées avec l’entreprise ou avec l’Etat. Il y a un déplacement de la loi sur le lien contractuel qui oblige l’un des contractants, en guise de liberté, à se comporter conformément aux attentes de l’autre et à s’inscrire dans sa dépendance.

-  Le Droit pour mettre des limites aux dépendances nouvelles

Cette résurgence féodale pourrait aussi bien conduire à des formes de comportement maffieux des Etats ou des entreprises, qu’à des formes de dépendance tempérée à la condition toutefois que l’humanité sache poser des limites nouvelles à cette poussée féodale.

Ainsi faut il remettre le commerce international au service de la justice sociale, afin que la libre circulation des marchandises et capitaux serve réellement à l’amélioration du sort des hommes.

Ceci implique de replacer l’économie de marché sur des bases institutionnelles solides, de façon à ce qu’elle organise réellement la concurrence entre entreprises, et non la concurrence entre systèmes juridiques qui pousse à la moins-disance sociale et à la dissolution des droits nationaux et sociaux.

Le Droit doit pouvoir jouer son rôle et intervenir dans le jeu du libre échange pour lui fixer des limites nouvelles, l’élargir ou le restreindre, selon les nuisances sociales et environnementales qu’il porte.

Il doit intervenir et poser des limites au droit des actionnaires, afin que ceux ci n’agissent pas seulement en prédateurs des entreprises mais en responsables, et rendre ainsi aux entreprises les visions à long terme dont elles ont un besoin vital.

Il doit de même jouer tout son rôle de gardien des droits nationaux et intervenir dans la construction du droit européen, de façon à veiller à ce que l’Union Européenne n’outrepasse, comme elle le fait trop souvent par le moyen de la Cour de justice des communautés européennes, les compétences qui lui ont été octroyées.

Améliorer les capacités à mesurer et à évaluer

Selon Protagoras, l’homme est la mesure de toute chose, principe dont les sociétés modernes se sont toujours écartées un peu plus, sous les effets du développement de la science et du capitalisme. Mais lorsque ces mesures concernent le milieu humain vital, elles deviennent génératrices d’illusions et entrainent de la déshumanisation car la référence aux capacités humaines sont rompues.

L’exemple de l’évolution des mesures de surface dans l’histoire est typique de ces pertes de sens. L’are ou l’hectare sont des mesures de surface qui relèvent de l’ordre des grandeurs, petits et grands ; elles ne nous disent rien de plus, et rien de la qualité des surfaces qu’ils mesurent. Dans le passé on évaluait certaines surfaces en journau (surface qu’une personne pouvait travailler avec ses bras dans une journée) ou en boisselée, (étendue qui s’ensemence à partir d’un boisseau de semence de blé) qui variait, selon les lieux de 6 ares à 27 ares. Ces mesures nous disaient à la fois la fertilité des sols, la difficulté de les travailler et la pénibilité des hommes.

- Prendre garde aux mirages de la quantification

Alors que le Droit s’intéresse à la gouvernance des humains et procède par jugement, à partir de situations qualifiées juridiquement et de textes interprêtés, l’« ordre du marché total », autrement dit le « totalitarisme du marché », oppose la « gouvernance par les nombres » , qui focalise l’attention sur l’auto-régulation des sociétés humaines par l’usage de représentations et modélisations cybernétiques.

En guise « d’évaluation des situations », la « gouvernance par les nombres » quantifie et mesure les faits, construit ses indicateurs, puis infère de ces chiffres une « réalité nécessairement réduite » car elle en a exclu l’humain et ses désirs.

Cette « confusion entre la mesure et l’évaluation » condamne à perdre le sens de la mesure, car celle ci représente plus les croyances qui ont présidé à son élaboration, que la réalité qu’elle prétend représenter.

Ne se réfèrant plus à une loi extérieure qui transcende les faits, elle infère, à partir de faits sélectionnés, une loi technique, immuable ou qui ne saurait être modifiée qu’en interne, et ainsi mise hors de portée de la discussion.

En un mot, a-démocratique, cette gouvernance par les nombres pervertit la notion même à laquelle elle entend se substituer, jusqu’à la renommer, celle de « gouvernement des hommes ».

Cette perte de réalité, due à la gouvernance par les nombres, est aussi à l’oeuvre dans le recours aux indicateurs développés sous l’égide du « New public Management »", qui a diffusé partout dans la gouvernance mondiale comme dans un « BlitzKrieg ».

De la Banque mondiale à l’Union Européenne, en passant par la Merkozie, cette perte de réalité agit dans la comparaison des droits nationaux qui pousse à leur réforme ; l’exemple actuel du MES (mécanisme européen de stabilité) est typique de cette pratique de « l’ordre du marché total » qui procède de la même démarche dogmatique qui prévalait dans la planification soviétique. Elle en produit les mêmes effets, en particulier, la déconnexion de la classe dirigeante d’avec ceux qu’elle dirige.

-  L’objectif de justice sociale comme unité de mesure

En définissant la justice sociale comme un ensemble de buts à atteindre, « le but de toute politique nationale ou internationale est la réalisation du droit de tous les êtres humains de poursuivre leur progrès matériel et spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique, et avec des chances égales », la déclaration de Philadelphie portait une conception normative du droit.

Combattue dans le domaine social par les conservateurs, cette « conception normative du droit » fut plesbicitée par les mêmes dans les domaines économique et monétaire, ... non pas pour mesurer la réalisation des objectifs de « justice sociale », mais pour la détourner vers le respect de l’« ordre spontané du marché ».

Cette normativité est à l’oeuvre au FMI, dans les programmes d’ajustement structurel, dans l’UE avec les programmes de convergence. Elle sévit également à la Cour de Justice des Communautés Européennes.

Il en résulte une situation conflictuelle avec la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) dont la reconnaissance est insuffisante dans les instances de l’UE. Reconnaissance qui permettrait l’émergence de l’Europe sociale que les peuples attendent, mais que les élites gouvernantes néo-libérales bloquent des quatre fers car elle sort de leur champ de vision et de compréhension.

- De justes représentations des faits pour visée de la mesure

La mise en oeuvre de la justice sociale, principe d’action, dépend donc d’une juste représentation des faits, et ne peut être réduite à l’application d’un système de règles prédéfinies. Elle doit pouvoir disposer d’une « juste représentation des faits sociaux », construite sur la confrontation des « expériences des faits » et la « négociation des intérêts », dans le cadre d’une démocratie sociale, saine, par laquelle les rapports de force se convertissent en rapports de Droit.

Mais, tel n’est pas le cas aujourd’hui, où la gouvernance néo-libérale, dogmatique, entend évacuer le dialogue social et réduire à néant les « expériences des faits sociaux », puis limiter leur représentation à une « mesure de faits » qu’elle tente d’objectiver au travers de la définition d’indicateurs, au risque de tomber dans le fétichisme de ces indicateurs et de succomber aux mirages de la quantification

Aussi, pour mettre au service de la justice sociale les techniques de quantification, est-il urgent d’établir des relations entre, d’un côté, les formes de représentations délibératives de la démocratie parlementaire et sociale, et de l’autre, les représentations quantifiées de l’état du monde que l’idéologie de la gouvernance néo-libérale fétichise et soustrait à tout processus délibératif.

Il y a beaucoup à faire en matière de mesure et de représentations :

Par exemple, afin de remettre au service de l’économie réelle, la normalisation comptable, qui échappe à toute espèce de délibération démocratique et donne une image faussée de la réalité des entreprises.

Par exemple encore, en matière de normes internationales du travail, où il faut faire en sorte que les règles applicables de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ne constituent pas un marché sur lequel les entreprises viennent picorer selon leur appétance sociale, mais pour les transformer en objectifs pour la justice sociale et en guides pour l’action politique.

Défendre et fortifier la capacité d’action des hommes et des femmes

Il y a une grande différence entre la capacité d’action humaine, celle d’hommes libres, et les formes de réaction-rétroaction en usage dans les systèmes cybernétiques de régulation ou de gouvernance libérale.

Dans la déclaration de Philadelphie, la prospérité suppose des hommes libres, et non pas flexibles ou réactifs. Le but des Etats n’est pas de veiller à l’employabilité des humains mais de leur donner la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et connaissances pour contribuer au bien être commun.

En 1944, l’idée de liberté dans le travail, était une idée neuve et fondatrice dans une société industrielle qui rompait avec l’idée que l’abdication de liberté dans le travail était une contrainte technique et non politique. La justice sociale d’alors ne se concrétisait que dans la répartition des richesses et non dans leur création.

Un pacte fondateur, sur le modèle du fordisme, fut noué alors : D’une part, syndicats et partis de gauche considéraient le travail comme objet de l’organisation scientifique du travail relevant de l’efficacité et non de la justice sociale, et d’autre part, le patronat pensait que revenus et sécurité économique des travailleurs étaient un objectif légitime et porteur d’efficacité, ce qui ouvrait un terrain de discussion et d’entente possible et un chemin d’évolution sociale vers le progrès.

Ce pacte fondateur a été rompu, voici une trentaine d’années.

La crise du fordisme aurait du être pensée pour voir en quoi elle pourrait être profitable au sort du plus grand nombre, et non au démantèlement des sécurités liées au travail et au retour de l’exploitation des plus faibles, conduits au nom de la liberté individuelle, réduite ici à la portion congrue qui consiste, pour la plupart des travailleurs, à se faire « plumer ».

Libre circulation des marchandises et capitaux, concurrence généralisée Nord-Sud, et progrès technique aidant, la gauche gouvernante a balancé entre crispation sur les acquis et accompagnement social des perdants, et s’est adaptée ainsi à l’injustice grandissante du monde, sacrifiant son âme sur l’autel des marchés.

L’erreur néo-libérale, pour sa part, a été d’avoir voulu adapter les hommes aux besoins des marchés financiers et de vouloir faire encore régner sur eux une harmonie fondée sur le calcul seul des activités humaines.

Erreur persistante actuellement, qui ressort dans le mot d’ordre de l’Union Européenne de réformer le marché du travail pour plier les hommes au impératifs de la recomposition permanente du tissu productif.

Erreur réitérée en permanence par l’Union Européenne jusque dans son vocabulaire. On n’y parle plus d’êtres humains, de capacités professionnelles ou de libertés, mais de capital humain, d’employabilité ou de flexibilité, terminologies qui appréhendent les personnes comme des choses. D’autres notions ont subi le même sort, la valeur travail, la création de valeur, qui affectent et pervertissent leur sens. Le discours sarkozien est une excellente illustration de cette perversion du sens des choses.

Quand elle s’adresse au langage, cette perversion est une ruse de la violence néo-libérale, pour gêner l’expression des besoins humains, entraver l’action des hommes vers le progrès jusqu’à vouloir les nier. Elle affecte la notion même de liberté.

Hors, c’est exactement le contraire qu’il convient de faire, adapter l’économie au besoin des hommes et construire un droit qui leur permettent d’exercer leurs capacités professionnelles et leur créativité.

Et si l’emploi n’est plus suffisant à assurer la sécurité économique des hommes, alors ces sécurités doivent être crées par d’autres moyens, pour assurer à chacun dans le monde des parcours de travail satisfaisants.

Assumer la charge des responsabilités

La responsabilité est engagée aussi bien par la « faute » du responsable que par le « risque » que son activité fait courir à autrui. Elle désigne aussi bien l’obligation de réparer les conséquences dommageables de ses actes que celle de prévenir de telles conséquences et de garantir qu’on en répondra.

Est donc responsable celui qui doit répondre de ses actes, devant un tiers, juge ou arbitre. A des degrés divers, les droits nationaux ont intégré cette responsabilité, civile et sociale, des entreprises. Toutefois rien de tel n’existe encore à l’échelon international, sinon le droit international privé qui ignore tout de la justice sociale.

Pour suppléer à ce manque, et suite à la demande de la société civile (associations écologiques et humanitaires) d’une meilleure prise en compte des impacts environnementaux et sociaux des activités des entreprises, la notion de « Responsabilité sociale des entreprises » (RSE ) a été développée.

Mais, sans responsable clairement identifiable, sans tiers devant qui répondre, cette responsabilité n’en est pas réellement une.

Aussi, la notion de RSE reste t’elle un symptôme d’une crise de l’idéologie économique dominante, sans efficacité propre, plutôt qu’un remède susceptible de conjurer les détraquements sociaux engendrés par la globalisation et la libre circulation des marchandises et des capitaux.

Et la question de la « responsabilité sociale » des entreprises reste en tension, pendant que leur « responsabilité juridique » se dilue, au point de se perdre, dans l’organisation des firmes multi-nationales en réseaux de filiales et sous filiales. En témoignent les difficultés de la justice et du droit à désigner les responsables dans les catastrophes maritime, type Prestige, ou sanitaire, type amiante ou vache folle.

Est ce vraiment étonnant ? Friedmann, un des papes de l’idéologie néo libérale, ne déclarait il pas : « l’unique responsabilité sociale des entreprises est de faire des profits » !!!

- Là où est le profit, là est la responsabilité

Des solutions sont possibles à la dilution et à la fuite devant les responsabilités sociales que le monde néo-libéral pratique abondamment.

D’abord revenir aux inspirations du droit romain « Là où est le profit, là est la responsabilité » et évacuer l’erzatz du droit hédoniste "à la Friedmann" « là où la responsabilité a fui, là est le profit »

Ensuite instituer la responsabilité solidaire des filiales, ce qui fait faire retour à la notion de solidarité.

Et organiser la traçabilité sociale des produits, de la distribution à la fabrication du produit, pour remonter au responsable, ce qui restaure l’idée en usage dans le Droit médiéval, que « toute chose doit avoir son répondant »

Cette idée que « toute chose doit avoir son répondant » reste actuellement cantonnée au produit lui même et ne s’applique pas aux conditions sociales ou environnementales de sa production.

Cette situation est conforme aux règlements de l’OMC pour qui « la libre circulation d’un produit ne saurait « souffrir » de restrictions au nom de la protection de la santé et de la sécurité des personnes, si seul son mode de fabrication est en cause. »

Par contre, au nom de la propriété intellectuelle, et non de la souffrance au travail, l’OMC accepte que la libre circulation d’un produit « souffre » de restrictions. Le fait que la prise en considération du processus de fabrication des produits soit obligatoire, quand il s’agit de protéger les droits de propriété intellectuelle, et prohibé quand il s’agit de protéger les droits fondamentaux des travailleurs, est une manifestation supplémentaire du « renversement des moyens des fins » intervenus sur le marché total.

Etendre les cercles de la solidarité

Le propre de la solidarité, au sens qu’elle a prise en droit social, est d’instituer au sein d’une collectivité humaine un pot commun, dans lequel chacun doit verser selon ses capacités et peut puiser selon ses besoins. Du point de vue économique, la mutualisation qu’elle implique constitue une entente qui fait prévaloir l’intérêt de ses membres sur celui des tiers, et l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel.

La solidarité, principe juridique en droit communautaire, est la traduction de l’idée fort simple selon laquelle toute société humaine a également besoin de coopération et de compétition.

- L’Afrique, la première, a proclamé solennellement le principe de solidarité dans la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples en 1981. Elle insère les droits individuels (droits à) figurant dans les déclarations occidentales dans une conception de l’homme qui est celle d’un être lié à ses semblables, où la solidarité s’exprime en devoirs (devoirs de).

- La Charte Européenne des Droits fondamentaux, adoptée à Nice en 2000, a consacré à son tour le principe de solidarité, et les obligations qui en découlent pour les Etats et les entreprises, et introduit, outre les droits protecteurs, des droits d’agir nouveaux, collectifs et individuels.

Au regard de cette charte, pourraient être poursuivies et condamnées :

- les entreprises qui délocalisent dans le seul but de se dé-solidariser des règles sociales et environnementales de leur pays d’origine où elles importeront leurs productions délocalisées.

- La banque mondiale et autres institutions en charge des échanges économiques internationaux, qui enfreignent les droits de l’homme lorsqu’elles promeuvent la mise en concurrence des systèmes juridiques fondés sur le seul calcul d’utilité des investisseurs.

De telles violations des droits sociaux fondamentaux par les institutions (OMC, BMI, FMI, UE ...) en charge des échanges économiques internationaux sont rendues possibles par le fait que la solidarité est un principe qui s’est d’abord affirmé dans le cadre juridique des Etats nations, ... alors que ces institutions, parties à la croisade, oeuvrent à la mise sous tutelle de ces Etats, à commencer par les plus faibles.

- La sécurité sociale, proie de choix pour les croisés du néo-libéralisme

Hostiles, par nature, aux systèmes de solidarité qui déjouent les calculs d’intérêt individuel et discriminent les hommes selon des critères d’affiliation et non pas selon des critères financiers, ces institutions agressent et déstabilisent les systèmes de sécurité sociale nationaux, pour s’emparer de leurs dépouilles et assurer leur victoire.

Par ailleurs, s’ils ne s’adaptent pas aux évolutions du monde actuel que l’essor technologique contribue à déstabiliser, ces systèmes nationaux sont condamnés à terme à la faillite. Aucun Eat ne peut échapper aux catastrophes écologiques, épidémies et fanatismes qui ne connaissent pas les frontières, et tous doivent faire face aux émiettement et délitements des liens sociaux liés à la déstabilisation des cadres familiaux et professionnels que la croisade traîne dans son sillage.

Pour survivre, ces systèmes nationaux devront mieux mobiliser les forces existantes et s’inscrire dans des cercles élargis de solidarité, associant mieux encore les différentes formes vivantes de la solidarité civile, sans laquelle ils n’auraient su se développer ni se maintenir jusque là. Ces cercles doivent établir et maintenir leur cohérence autour des principes de solidarité, de dignité, d’égalité et de participation.

- Impliquer les mutuelles comme acteurs et relais de la solidarité

Seuls les Etats peuvent être les garants de cette solidarité et l’organiser entre les différentes formes professionnelles, mutualistes ou communautaires existantes.

Ainsi, de l’assurance maladie qui doit faire face au vieillissement de la population, à la précarité grandissante des conditions de travail, aux progrès des techniques médicales, et à la prédation de malades ou de médecins. Elle est en butte aussi aux excès des producteurs de médicaments et à ceux de la médecine libérale qui se traduisent par des déserts médicaux, des dépassements d’honoraires ou dessous de table qui sont les signes bien établis du développement d’une médecine à plusieurs vitesses.

Il faudrait alors repenser le rôle des mutuelles, qui reposent sur des solidarités de proximité, pour tisser de vrais liens conventionnels avec les professions de santé et pour donner une chance à une médecine, plus économe, de demeurer attentive à tous les ressorts de la souffrance humaine.

- Prendre en compte la solidarité économique internationale

Les systèmes nationaux doivent aussi tenir compte de la « globalisation des risques » auxquels ils ont à faire face et participer à l’élaboration de mécanismes internationaux de solidarité.

Ainsi, l’émigration massive de populations fuyant la sécurité et la misère qui sévissent dans nombre de pays du Sud, est un des facteurs qui condamnent la tentation de se replier sur le cercle de la solidarité nationale.

Les solutions qui consistent à n’admettre à la citoyenneté sociale qu’une partie des immigrés et à dresser des lignes Maginot autour de l’Europe ne sont ni satisfaisantes ni tenables à terme. Elles font de l’accès aux droits sociaux fondamentaux le prix de la course mortelle que des milliers de personnes entreprennent chaque jour pour forcer les barricades dans lesquelles nous tentons de les enfermer.

La solution au problème de l’immigration de masse nécessite d’agir sur ses causes, et notamment sur l’injustice du régime international des échanges et de ses effets sur les pays d’émigration. 20 ans de politique libérales, d’ajustements structurels, de dérégulation des échanges, d’absence de travail décent, ont plongés ces pays dans le dénuement et l’insécurité économique.

Il faut donc installer le principe de solidarité au coeur des règles internationales du commerce, et se donner les moyens d’évaluer ces règles à l’aune de leurs effets réel sur la sécurité économique des hommes. Ce même principe devrait prévaloir aussi dans les relations intra européennes.

- Recensions de l’ouvrage « L’esprit de Philadelphie »

Par David Alves da Silva, , Revue du MAUSS permanente, en ligne ici.

Par Bernard Gensane - Le Grand Soir - en ligne ici

Par Jean Claude Barbier - Revue internationale des affaires sociales en ligne sur Cairn info

- Autres textes d’Alain Supiot

« L’Europe gagnée par « l’économie communiste de marché » », Revue du MAUSS permanente, en ligne ici.

« L’actualité européenne de la justice sociale ». Revue Quart Monde, - Au bord ou au coeur du projet européen en ligne sur editionsquartmonde.org

« Homo juridicus, Essai sur la fondation anthropologique du droit », Revue du MAUSS permanente, en ligne ici.


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