La Bélogue
L’esprit de Philadelphie

Le grand retournement

La justice sociale face au marché total (i)
lundi 6 août 2012 par Antoine SEREINE

Au sortir de la seconde guerre mondiale, en 1944, la Déclaration de Philadelphie exprima la volonté d’édifier un nouvel ordre international qui ne soit plus fondé sur la force, mais sur le Droit et sur la Justice. Elle proclame alors les principes « pleinement applicables à tous les peuples du monde [ ... ] dont devrait s’inspirer la politique de ses Membres ». Elle entendait tirer ainsi les leçons de la véritable « guerre de trente ans (1914-1945) » que connut le monde au début du 20ième siècle, succession d’affrontements militaires coupée d’un épisode de guerre économique.

Ces temps eurent en commun une même vision de l’humain, nommé différemment selon les circonstances : troupe pour les chefs de guerre, matériel pour le nazisme, capital pour le communisme, ressource pour le libéralisme ... Vision d’une humanité « d’êtres-insectes », à disposition, à laquelle seront appliqués les diverses méthodes et calculs de la gestion humaine, exploitation, concentration, expulsions, et parfois mise en esclavage ou même extermination … selon les degrés d’utilité ou de nuisance attribués à ces « êtres insectes » par les idéologies dominantes.

Dès la première mondialisation du 15 ième siècle, les peuples « auto proclamés civilisés » partent à la découverte du monde, et portent cette vision « insectoïde » sur les populations « dites primitives ». On les regarde et on les traite comme des choses curieuses, bonnes à montrer dans les médias de l’époque, cours royales, cabinets de curiosité, foires, expositions ... en compagnie de toutes les formes de singularités et de diversité humaines. Il faudra attendre les années 30, pour voir cesser cette pratique des expositions, dont la dernière manifestation fut l’exposition coloniale en France de 1931.
A partir du 19ième siècle, la même vision est retournée contre les « peuples dit civilisés » ; la gestion des hommes, issue de la révolution industrielle et de l’asservissement au machinisme, s’affirmait alors comme principe général de gouvernement des hommes, en temps de paix comme en temps de guerre. La machine coloniale est alors remise en branle.

C’est par le « scientisme », idéologie se réclamant des lois de la biologie, de l’anthropologie, de l’économie et de l’histoire, que s’opéra cette généralisation des visions d’une humanité « insectoïde ».
On doit à cette synthèse les horreurs de la première moitié du 20ième siècle.

- Loin de la Science, l’idéologie scientiste relève des croyances

Le scientisme prétend parler au nom de la Science qu’il sacralise, et fonder le gouvernement des hommes non sur la Justice et le Droit, mais sur les forces aveugles de lois immanentes, censées régir la nature et les sociétés humaines assimilées à des faits de nature.

Cet assujettissement du Droit à des lois sans législateur, sur-humaines donc, auxquelles il conviendrait de croire, a donné au scientisme les allures d’une foi quasi religieuse, qui pousse autant à convertir qu’à détruire.

C’est sur cette base scientiste, toujours présente et active dans les idéologies du temps présent, que se développeront aussi bien la dictature du prolétariat, la légalité socialiste, le laisser fairisme néo-libéral actuel et les diverses formes d’eugénisme et de racismes. Sur ce terrain malsain se développeront alors les états totalitaires qui sont à l’Etat de Droit ce que la folie est à la raison.

La déclaration de Philadelphie est un acte de foi et de raison

A la fin de la deuxième guerre mondiale et de ses folies meurtrières et exterminatrices, par les armes, le gaz ou l’atome, il était devenu évident qu’il fallait « remettre la Force au service du Droit » et poser les principes communs d’un régime de droit universel.

« Refonder un ordre international civilisé exigeait de soumettre tous les Etats au respect de droits et de libertés universellement reconnues, et à jeter les bases normatives d’un idéal de justice, commun à tous les peuples du monde. A la compétition entre les Etats, il s’agissait de substituer une collaboration visant la réalisation d’un intérêt général transcendant leurs intérêts particuliers ».

La déclaration de Philadelphie fut la première pierre posée de cet édifice qui se complétera par la suite, des accords de Bretton Wood, de la déclaration universelle de 1948, de la création de l’ONU.

La déclaration de Philadelphie, ne se réclame ni de Dieu, ni de la Science, mais elle pose un acte de foi et de raison fondé sur l’expérience de cette guerre de trente ans menée contre l’humanité, et sur le principe de dignité humaine, pour lier entre eux les impératifs de liberté et de sécurité, physiques et économiques, indispensables à l’épanouissement des humains.

Elle énonçait 4 principes :

- Le respect du travail : le travail n’est pas une marchandise.
- Les libertés collectives car les libertés d’association et d’expression sont une condition indispensable d’un progrès soutenu.
- La solidarité, car la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous.
- La démocratie sociale qui conduit à subordonner l’organisation économique au principe de justice sociale, et à considérer que l’économie et la finance sont des moyens au service des hommes, et non des fins en soi.

Les principes de Philadelphie ont inspiré et nourri la prospérité des 30 glorieuses, de l’après guerre jusqu’au début des années 70.

Le grand retournement

Dans l’actuel processus de globalisation et de mondialisation et sous l’influence de la « contre révolution ultralibérale », une perspective totalement inverse prévaut et préside désormais aux destinées de tous.

A l’objectif de justice sociale a été substitué celui de la libre circulation des capitaux et des marchandises ; la hiérarchie des moyens et des fins, instituée par la déclaration de Philadelphie, a été totalement renversée.

Les quatre libertés proclamées par Roosevelt, les libertés d’expression, de religion, de vivre à l’abri du besoin, et celle de vivre à l’abri de la peur ont cédé la place à la seule libre circulation des capitaux et des marchandises et à son corollaire, une concurrence sans entrave.

Au lieu d’indexer l’économie sur les besoins des hommes, et la finance sur les besoins de l’économie, on indexe désormais l’économie sur les exigences de la finance et l’on traite à nouveau les hommes comme du « capital humain" au service de l’économie.

Telle est l’idéologie portée par la « contre révolution ultralibérale » qui entraîne avec elle l’éternel retour des consciences amnésiques et hésitantes, oscillant entre mal et bien, et l’inquiétante régression des sociétés et nations vers des conditions favorables à une nouvelle "guerre de trente ans".

- La croisade néo-libérale lève ses premières troupes sur le continent américain

La « contre révolution ultralibérale » est d’abord testée au Chili par le général Pinochet, puis aux Etats Unis et en Grande Bretagne où le président Reagan et Mme Tatcher se convertissent en « prédicateurs de choc » et apportent le renfort de leurs administrations et politiques, aux premières troupes de la croisade néo-libérale formée dans les milieux universitaires, industrialistes et libéralistes.

Sur le plan économique, ces croisés néo-libéraux sont porteurs d’un messianisme néo-conservateur ; ils prêchent la restauration de « l’ordre spontané du marché », ordre qu’ils entendent imposer au monde entier, au besoin par les armes ; et pour ce faire, ils visent au démantèlement de l’Etat providence.

En France, ce qui est spécifiquement visé, c’est le programme du CNR (conseil national de la résistance) et son projet de « République sociale », adopté deux mois avant la Déclaration de Philadelphie et qui fait le préambule de la constitution de 1946 et figure toujours dans la constitution gaulienne de la Vème République, adoptée en 1958.

-  Le prêche néo-libéral consiste à faire croire que l’économie est de l’ordre de la Science ...

En Europe, l’économiste Hayek est un inspirateur et un des premiers prédicateurs de « l’ordre spontané du marché ». C’est un critique acerbe de l’oeuvre normative d’après guerre à laquelle il reprochait d’avoir établi une « démocratie illimitée », qui étendait son emprise sur les questions économiques.

Pour mettre « l’ordre spontané du marché » à l’abri du pouvoir des urnes, et empêcher que les idées de justice distributive ne prospèrent, sa stratégie est de dé-politiser le débat économique et de dépouiller et remplacer l’économie politique par une « science économique ».

« Il lui fallait croire et faire croire, que l’économie relève de la science pour la dépolitiser et pour la faire échapper au débat politique des sociétés démocratiques. »

Alors cette « science économique » s’attacha à singer les sciences exactes, renouant avec les idéologies scientistes auxquelles on rattachera aussi bien le socialisme scientifique que le néo-libéralisme, qui ont en commun de proclamer leur « foi » dans l’existence de lois économiques immanentes ; lois que la sphère politique aurait pour mission de « mettre en oeuvre et non de mettre en question ».

- ... Et à préparer ainsi la célèbration des noces du communisme et du capitalisme pour faire advenir la dictature des marchés

Ainsi, là où l’esprit de Philadelphie pronait la coopération des Etats, la croisade néo-libérale entend agir par la mise en concurrence des travailleurs, des droits et des cultures, et par confrontation avec les pays qui ne partagent pas leur vision du monde. Il est postulé que l’insécurité économique des travailleurs et leur exposition au risque sont les moteurs de leur productivité et de leur créativité.

A la « sécurité sociale », est opposée une « sécurité financière » dont le respect doit être imposé aux états, hors tout contrôle démocratique, comme devront l’être aussi l’organisation du travail et la redistribution de ses fruits.

Les principaux dogmes de ce fondamentalisme économique s’appellent :
- Infaillibilité du marché,
- Bienfaits de la concurrence généralisée,
- Privatisation des services publics,
- Dérèglementation du travail,
- Libre circulation des capitaux et des marchandises

Ils sont devenus une forme de religion officielle, qui dispose de ses ayatollahs et de sa congrégation pour la propagation de la foi (OCDE, FMI, UE, BMI, BCE).

En bons fidèles de la nouvelle religion, les gouvernements de droite, comme parfois ceux de gauche, s’enrôlent dans la croisade, observent religieusement les préceptes néo-libéraux, et laissent monter, voire provoquent délibérément, la grogne et la colère des peuples, où incrédules, indignés et hérétiques de la foi néo-libérale se multiplient.

-  Les avatars de « l’Europe sociale »

Le traité de Rome en 1957, prévoyait l’édification d’une Europe sociale, dans laquelle serait assurée « une amélioration des conditions de vie et de travail de la main d’oeuvre permettant leur égalisation dans le progrès, une protection sociale adéquate, le dialogue social, le développement des ressources humaines permettant un niveau d’emploi élevé et durable et la lutte contre les exclusions ». Cette Europe sociale a fait l’objet de nombreux et persistants assauts de la part des croisés de la nouvelle foi néo-libérale.

L’Europe a résisté dans un premier temps à la tentative de la Grande Bretagne, bastion libéral, de constituer une zone d’échange concurrente, mais, en 1973, elle renonce à contenir de l’extérieur la Communauté Européenne et y adhère pour y faire valoir sa vision d’une Europe du libre échange.

Le modèle social européen, fidèle à l’esprit de Philadelphie, résiste cependant aux diverses « conditionnalités » et « obstructions politiques » posées par la partie anglaise, renforcées par la venue au pouvoir, début des années 80, de la Dame de Fer. On se rappellera du « I want my money back » de Mme Thatcher, qui signe bien l’intention de la « dame de fer » de faire autre chose de l’Europe qu’un espace, fédéral ou confédéral, de coopération politique, économique et culturelle.

A partir de 1989, avec la chute du mur de Berlin, la « réunification allemande », puis l’adhésion à l’UE des anciens pays communistes, l’Union Européenne s’égare, déraille de sa ligne sociale et capitule devant les croisés auxquels elle remet, comme les bourgeois de Calais, en chemise et la corde au cou, les clés de l’Europe.

Envahie et conquise par une soldatesque imprégnée de néo-libéralisme et de communisme, l’Union Européenne tourne le dos à ses valeurs et à ses engagements ; elle renonce à sa promesse sociale de l’« égalisation dans le progrès », pour la facilité de l’« échangisme » et des dumpings, sociaux ou fiscaux, inscrits au catéchisme néo-libéral.

Dans cette conversion, l’Union Européenne renie sa foi et renonce à son génie propre.

Il aurait fallu que l’élargissement de la communauté européenne aux pays de l’Est soit l’occasion de repenser la mise en oeuvre du principe de justice sociale au sein d’une communauté d’Etats à la culture, l’histoire, et les niveaux de richesse si différents. Ceci aurait impliqué la conclusion d’un pacte dans lequel l’Ouest aurait accepté de financer largement un plan Marshall pour l’Est, qui aurait accepté en retour de ne pas recourir aux dumpings sociaux et fiscaux.

Mais le ver néo-libéral de la compétition était déjà dans le fruit européen.

En renonçant à devenir un laboratoire en vraie grandeur de la solidarité entre pays riches et pays pauvres, l’Europe répéta à grande échelle, dans l’élargissement aux pays de l’Est, l’erreur Allemande qui transforma sa réunification en uniformisation et en domination économique et culturelle sur la RDA. Au lieu de fonder avec la RDA une nouvelle constitution, la RFA utilisa l’arme économique pour l’acheter et l’annexer.

- L’économie communiste de marché

Dans le rapprochement qui s’est opéré entre l’Est et l’Ouest, les dirigeants communistes de l’Est et les ultralibéraux de l’Ouest n’eurent pas trop de difficultés à se reconnaître, à distinguer ce que leurs cultures avaient en commun, puis de se mettre au pas des croisé néo-libéraux.

Les uns comme les autres, libéraux et communistes, partagent la même foi dans la validité universelle de « lois de l’économie » et la même détermination à « soustraire ces lois du champ de la délibération politique ».

Pour les uns, il s’agit de la « loi des marchés », et pour les autres, de la « loi du socialisme scientifique ». Les uns, libéraux, dénoncent et privatisent l’Etat pour le dominer et le mettre à leur service, quand les autres, communistes, le dénoncent, comme instrument dans les mains des classes dominantes, et le soumettent pour le mettre au service de la dictature du prolétariat.

Domination et Dictature sont soeurs utérines d’une même matrice qui se retrouve dans les deux culture ; c’est grâce à cette appartenance commune que libéraux et communistes communieront plus facilement sur la notion de « Dictature des marchés » que sur celle d’« Etat de droit », au coeur de l’esprit de Philadelphie.

La dictature des marchés, prenant la place de celle du prolétariat, la fusion du capitalisme et du libéralisme aboutira à l’« affairisme » qui arraisonnera l’Etat pour le privatiser et capturer les richesses publiques, et les mettre, Etats et Richesses, à son service exclusif.

La manifestation la plus voyante de cette étrange union est la générosité quasi sans limite des Etats affairistes envers la Finance, une des leurs, en difficulté. Il faut sauver la soldate Finance.

L’Europe, un espace à démocratie limitée

Les traités successifs d’Amsterdam et de Lisbonne ont consacré une nouvelle méthode de gouvernance, la MOC, méthode ouverte de coordination, pilotée par la commission, qui entre en concurrence avec la méthode communautaire, au fondement de l’Union européenne. Gouvernance douce de la MOC, qui ne décide rien pour les Etats mais veut influer sur leur décisions, et Gouvernance dure de la Cour européenne de Justice font alliance pour faire entrer dans les crânes européens, avec insistance et à force du droit nouveau s’il le faut, le « catéchisme néo libéral ».

Il s’agit, là encore, de faire oublier l’esprit de Philadelphie, de l’« égalisation dans le progrès », qui imprégnait les débuts de la construction européenne et pourrait inspirer à nouveau la révolte des peuples européens.

Loin de propager ses valeurs et ses engagements, ni même de les protéger, l’élargissement de l’Europe a abouti à une victoire des croisés néo-libéraux et à sa transformation en un espace techno, à « démocratie limitée », comme l’appelait de ses veux, Hayek, le pape du néo-libéralisme. L’avenir d’une pareille Europe risque bien d’être réduit à celui d’une « petite Chine ».

Le principe de justice sociale a péri corps et biens dans cette transformation aventureuse qui se fait sous nos yeux.

A sa manière, l’Europe participe ainsi à l’émergence mondiale de ce que la constitution de la république populaire de Chine appelle l’« économie communiste de marché », qui emprunte au libéralisme ses principes de mise en concurrence de tous par tous et de libres circulations des capitaux et marchandises, et au communisme, la « démocratie limitée » et l’« instrumentation du Droit ».

Cette union surprenante du communisme et du libéralisme, qui se métamorphose en affairisme, a permis, en particulier grâce aux privatisations, les enrichissements colossaux des dirigeants qui cherchent à s’exonérer du financement des systèmes de solidarité. Elle a entrainé aussi les dirigeants et les dirigés dans une déconnexion complète de la réalité sociale, déconnexion que l’on retrouve aussi bien dans les entreprises, que dans la Commission Européenne.

- Les croisés, prédateurs du Droit social, instrumentalisent le Droit pour mettre l’Europe sous leur joug

En pointant qu’une paix durable ne peut être obtenue que sur la base de la justice sociale, et que la pauvreté constitue un danger pour la prospérité de tous, la déclaration de Philadephie entendait tracer une voie propre et fonder un « Droit social » qui tienne à distance les effets dévastateurs du « tout marché » et ceux, liberticides du « tout Etat » .

La « justice sociale », dénoncée comme un mirage par les penseurs de l’ultra libéralisme, a disparu de l’horizon politique dès lors que la croisade s’est attaquée à la privatisation de l’Etat social.

Dans la vision d’un monde libéral, peuplé d’individus titulaires de droits individuels qui n’ont d’autres obligations que celles dont ils conviennent, un principe de justice n’a pas de place.

Chacun, prétendu libre, fait sa justice, à l’image de celle du renard dans le poulailler qui impose la sienne aux malheureuses poules. Toute imposition d’une règle extérieure aux individus est un mal qu’il convient d’éradiquer, ce qui pulvérise le Droit social, l’émiette en droits subjectifs et accroit les inégalités et les discriminations dans tous les domaines de la vie sociale.

La déconstruction du Droit social, où la notion de justice est réduite à l’expression d’un sentiment indigne car impropre à fonder un droit digne de ce nom, est une des visées de la croisade néo-libérale. Elle fait perdre au Droit sa capacité à rendre les citoyens solidaires.

Alors que le droit social s’était construit sur une mise en doute méthodique du consentement du faible à la volonté du fort, le « nouveau droit » légitime les différences liées à l’argent et asservit le faible au fort.

Le nouveau droit est le droit du plus fort

Le retour est donc assuré aux comportements féodaux dans tous les domaines de la vie sociale et au delà, dans ceux de la vie politique.

Dans les faits, la privatisation de l’Etat providence ne conduit pas à faire disparaitre les droits sociaux, mais elle en facilite la prédation et concentre leurs bénéfices sur ceux qui en ont le moins besoin. C’est l’effet Mathieu, du nom de Saint Mathieu dont l’un des versets de son évangile dit « A celui qui a, il sera donné beaucoup et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris ».

Les services publics sont particulièrement touchés par cette prédation. Le cas typique est celui du service public de l’Education, qui concentre des moyens élevés vers les enfants issus de milieux aisés alors que dans le même temps ces familles bénéficient de plus d’avantages fiscaux.

- La législation européenne pousse à la prédation du droit social

Les mises en concurrence des législations fiscales et sociales européennes poussent les état à un alignement par le bas des législations fiscales et sociales.

Cet alignement s’opère par les libertés de circuler qui induisent des effets d’aubaine dont profitent les plus riches. Par exemple, établir ses revenus dans les pays à faible fiscalité et bénéficier des prestations sociales dans les pays où elles sont élevées ; c’est le cas de traders travaillant en Grande Bretagne et se rapatriant en France après la rupture de leur contrat de travail pour bénéficier des prestations de chômage auxquelles ils n’auront nullement contribué.

Il s’opère aussi par la désagrégation des fonctions de l’Etat et la dégénérescence de la haute fonction publique dont la conversion au « New public management », le « catéchisme néo-libéral pour managers », entraine la perte de son attachement à l’intérêt public et de son image vertueuse.

De plus, cette prédation s’accompagne d’un effet de balancier ; ce qui est enlevé aux plus faibles va directement nourrir les plus forts.

L’exemple des retraites est particulièrement représentatif de l’effet balancier. Des réformes, prétendues indispensables et courageuses, visent en fait simplement à diminuer les montants des retraites versées, ce qui équivaut à faire basculer les flux d’argent des retraites vers le casino boursier et les livrer aux prédateurs financiers qui se chargent alors d’ajouter à la diminution des retraites privées, avec les pertes qu’ils génèrent.

Et dans le même temps, tous les plafonds sont crevés pour les retraites des dirigeants dont la créativité est sans limite pour tourner le droit du travail à leur seul avantage.

Dans le domaine de l’emploi, l’effet balancier va jusqu’au renversement.

Ce ne serait plus le travail et l’emploi qui créent les richesses et la valeur. Non ! travail et emploi sont perçus, par les croisés, exclusivement comme des coûts qu’il faut perpétuellement abaisser. L’illusion que diffuse cette vision du « travail et de l’emploi insectes », est que ce sont les bénéfices qui font « valeur ». Le travail n’est plus cause de la richesse mais son effet.

Il serait donc plus que temps, pour rétablir les équilibres, d’introduire dans les comptabilités les notions nouvelles de « coûts des bénéfices », et de « coût des profits ».

- Le darwinisme normatif européen vient au secours de l’utopie du marché total ...

La déclaration de Philadelphie engageait les Etats à se doter d’un droit du travail et de la sécurité sociale propre à garantir la sécurité physique et économique des salariés et de leurs familles.

Mais ces dispositions ont été progressivement démantelées dans le cadre des dérèglementations destinées à favoriser l’avènement de « l’ordre spontané du marché » et à réaliser l’utopie d’un « marché total » où circuleraient librement et seraient mobilisables à tout instant dans une compétition globale, hommes, informations, capitaux et marchandises.

Cette utopie reproduit, sous le déguisement du marché total, l’organisation de la guerre totale, dont la première guerre mondiale créa le modèle, mobilisateur de toutes ressources, humaines et financières. C’est cette mobilisation d’énergie, des hommes et des choses, qui imprègne et guide de nos jours l’univers managérial.

Elle requiert l’adhésion au dogme selon lequel l’accroissement de la production et du commerce sont une fin en soi qui ne peut être atteinte que par la mise en concurrence généralisée de tous les hommes, dans tous les pays. Ce dogme figure en préambule de l’accord, signé en 1994, instituant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) dont les prémisses apparaissent dès 1947 avec la création de l’« Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce » ( Agétac, ou Gatt en anglais).

Dans cet accord, les humains sont ravalés au rang de ressources et de moyens. Sous sa poussée, les règles commerciales s’autonomisent de celles posées par la Déclaration de Philadelphie qui envisage ces règles sous l’angle des moyens, et dont l’efficacité doit être appréciée au regard des objectifs de justice sociale assignés aux Etats.

Dans les faits, les déréglementations induites par la poursuite de l’utopie du marché total, sont seulement parvenues à saper les bases institutionnelles et juridiques des marchés existants. En témoignent les nouvelles aspirations au protectionnisme et les dérèglements actuels de la finance et de la compétition économique qui dégénèrent en guerres économiques entre Etats et entre monnaies.

Le Droit aussi doit se soumettre au principe de la libre concurrence

Sur le marché total, le Droit est également considéré et traité comme un produit mis en compétition. La libre concurrence n’est plus fondée sur le droit, mais c’est au droit de se fonder sur la libre concurrence. Dans l’esprit des croisés néo-libéraux, l’instauration de ce « marché de produits législatifs » doit conduire à l’élimination progressive des systèmes normatifs les moins aptes à satisfaire les attentes financières des investisseurs.

Pour appuyer le développement de ce « marché aux normes et aux lois », la banque mondiale publie chaque année depuis 2004 un rapport nommé « doing business », où sont évalués les droits nationaux à l’aune des indicateurs chiffrés de l’efficacité économique.

Ce rapport propage ainsi une vision chiffrée et théologique de la réalité économique ; cette réduction et caricature de la réalité constitue une des sources de propagation de la catéchèse néo-libérale. Au rang des « difficultés et rigidités » qui fondent des indicateurs spécialisés, on trouve les règles et coûts protecteurs des droits des salariés contre lesquels les élites de la globalisation s’acharnent.

Pour résister à « l’apparence de vérité » des chiffres que colportent la banque mondiale et son rapport, il convient de revenir au sens de ces mesures, et de débusquer la des-humanisation qu’ils portent.

D’autre part, la compétition que se livrent les entreprises sous l’égide de la Finance ne se cantonne pas à la sphère économique, mais devient le principe d’organisation de la sphère juridique, au risque, dans l’asservissement du Droit à l’économie, d’enclencher la spirale du retour à la violence .

Par exemple, la Cour européenne de justice a reconnu le droit pour une entreprise d’éluder les règles de l’Etat où elle exerce, en s’immatriculant dans un autre Etat dont les règles seraient moins contraignantes. Cette décision découle d’un monde vu comme un « marché de produits législatifs », ouvert aux choix d’individus libres de se placer sous la loi qui leur est la plus profitable.

Autre exemple, lorsqu’une entreprise délocalise son activité pour réimporter ensuite des produits réalisés en contravention des règles fiscales, sociales, et environnementales de son pays d’origine, « ce ne sont plus les produits qui sont mis en concurrence, mais les systèmes normatifs ».

Dans cette dernière affaire, la Cour européenne de justice s’est employée à déblayer les obstacles placés devant cette course au "moins disant" social pour favoriser une forme de délocalisation, assimilable à une migration industrielle. Pour ce faire, elle n’hésite pas à franchir le rubicon démocratique du principe de « libre exercice du droit syndical » en s’appuyant sur le droit commercial.

Ainsi, ce « nouveau droit », sans Dieu ni maître, consacre la compétition comme seul principe d’organisation du monde, et conduit à l’impasse des totalitarismes, parce qu’il nie ce qui est la raison même du droit, canaliser les violences, y compris celles de la compétition.

C’est au Droit qu’il revient d’endiguer, de canaliser et de civiliser cette violence, toujours présente dans les fondements de l’humanité, violence exaltée dans la foi néo-libérale des croisés.

- La seconde partie du résumé de L’esprit de Philadelphie, « Mettre le Droit en ordre de bataille » porte sur les moyens de la justice sociale à faire retour dans l’esprit du temps.

- « L’esprit de Philadelphie » est un livre d’Alain Supiot, professeur de Droit, membre de l’Institut universitaire de France, et actuellement directeur de l’Institut d’études avancées de Nantes. Il est publié aux Editions du Seuil.


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