La Bélogue
Marchés, prix et notations financières

Définanciariser l’économie est une nécessité et un impératif

Les prix financiers sont de faux indicateurs de l’activité productive
jeudi 19 janvier 2012 par INVITES

L’économie européenne connaît une crise d’une gravité extrême, sans précédent depuis la crise des années 1930. Elle touche simultanément la finance, la monnaie et l’emploi. Concevoir des réponses appropriées suppose qu’un juste diagnostic soit porté sur la nature des difficultés que nous traversons. Or le diagnostic lui-même ne fait pas l’unanimité. Si la responsabilité de la sphère financière est le plus souvent mise en avant, elle donne lieu à deux lectures contrastées qui appellent à des remèdes bien différents. Celle que défend le G20 depuis 2008, qui met en cause spécifiquement les "dérives" du système financier, mais ne remet pas en question le capitalisme financiarisé, et celle que défend André Orléan, directeur de recherche au Cnrs et membre fondateur des « Economistes Atterrés » qui met en cause la théorie de l’efficience des marchés financiers et conclut sur une nécessaire dé-financiarisation de l’économie de façon à dégonfler puissamment la bulle financière.

L’interprêtation du G20

Une première interprétation, celle que défend le G20 depuis le sommet de Washington du 15 novembre 2008, met en cause spécifiquement les "dérives" du système financier.

La liste des dysfonctionnements mis en avant est impressionnante, et pour ne citer que les principaux :

- l’opacité des produits titrisés,
- les rémunérations excessives des traders,
- les paradis fiscaux,
- des normes comptables inappropriées,
- des régulateurs défaillants,
- des agences de notation sous influence,
- une politique monétaire laxiste.

Cette première lecture propose autant de réformes qu’il y a de dysfonctionnements dans le but de débarrasser la sphère financière de ses excès. Autrement dit, la primauté accordée aux marchés financiers est conservée mais dans le cadre d’une concurrence purifiée de ses dérives. Le capitalisme financiarisé que nous connaissons depuis trente ans n’est pas remis en question. Il demeure aux yeux du G20 le cadre institutionnel adéquat. Il s’agit de le renforcer.

La lecture de la crise que je propose est différente.

Ce que je mets en doute, c’est l’idée selon laquelle des marchés financiers même transparents permettraient une allocation du capital satisfaisante. Il faut à contrario considérer que les prix financiers ne fournissent pas de bons signaux aux acteurs économiques. C’est cette inadéquation des prix financiers qui est à l’origine des déséquilibres que nous connaissons, y compris macroéconomiques. Si ce diagnostic est exact, alors le capitalisme financiarisé, qui a pour trait distinctif de faire jouer un rôle central aux prix financiers dans sa régulation, doit être abandonné.

Pour comprendre ce point de vue, il faut garder à l’esprit que les prix sont le coeur de la régulation économique. C’est sur leur justesse que repose entièrement l’efficacité tant vantée des économies de marché. Dans un célèbre article de 1945, l’économiste Friedrich Hayek démontre avec brio que les acteurs économiques n’ont nullement besoin d’avoir une connaissance exhaustive de l’économie, parce que l’information décisive est contenue dans les prix.

Chaque agent n’a qu’une connaissance locale, limitée à son environnement, et il revient aux prix d’agréger toutes ces informations locales pour produire une vision globale cohérente. Prenant l’exemple d’une matière première devenue plus rare, Friedrich Hayek montre que l’économie va s’adapter à ce choc sans que plus d’une poignée d’individus ne soient informés du choc initial. Il conclut : "L’aspect le plus significatif de ce système est l’économie de connaissance qu’il permet, ou, ce qui revient au même, le peu de connaissance dont les participants ont besoin pour pouvoir prendre la mesure qui s’impose." On ne saurait trop insister sur ce résultat. Le mécanisme des prix joue un rôle essentiel dans la coordination marchande. C’est là un des résultats essentiels de la théorie économique depuis Adam Smith.

Notons cependant que cette analyse théorique s’est d’abord limitée aux seuls marchés de biens ordinaires. Ce n’est que très récemment qu’elle a été étendue aux marchés financiers.

Cette extension, ce qu’on nomme la théorie de l’efficience financière, date seulement des années 1970. Elle a accompagné la dérégulation financière, qui y a puisé ses justifications les plus fortes. C’est au nom de l’aptitude supposée des marchés financiers à produire des prix justes que l’on a promu l’intense dérégulation financière qui est à l’origine du capitalisme financiarisé.

Si on observe l’histoire longue du capitalisme, cette dérégulation est assurément exceptionnelle.

Rappelons par exemple que, jusque dans les années 1970, la plupart des taux d’intérêt étaient des prix administrés par la puissance publique. Selon la théorie de l’efficience, de même que les prix des marchandises sont censés refléter leur rareté objective, les prix financiers sont supposés proposer une image juste du futur et de ses risques.

La concurrence financière ne fournit pas une juste valorisation des activités productives

Ainsi, les cours boursiers exprimeraient la profitabilité à venir des entreprises et les taux d’intérêt, la probabilité de défaut des emprunteurs.

C’est cette analyse que je conteste.

La concurrence financière ne fournit pas une juste valorisation des activités productives, que les marchés soient transparents ou opaques. Les taux d’intérêt sur les dettes publiques européennes nous en fournissent d’ailleurs une illustration exemplaire.
...

(...)

Cette divergence quant au diagnostic sur la nature de la crise me conduit à proposer une tout autre politique que celle affichée par le G20, sans même parler ici de son extrême lenteur à la mettre en oeuvre. Nous nous sommes efforcés dans le cadre de cet article d’en cerner le principe directeur :

Parce que la finance produit des valorisations qui nous conduisent dans le mur, il importe d’en réduire drastiquement le rôle.

La transparence financière ne résoudra pas nos problèmes. Il faut définanciariser nos économies. C’est là assurément un vaste chantier et une véritable révolution intellectuelle, tant nous avons été habitués au cours des vingt dernières années à nous en remettre aveuglément aux estimations des marchés. Cette emprise de la valeur financière doit être radicalement remise en cause.

En son principe, la définanciarisation repose sur la constitution de pouvoirs d’évaluation hors des marchés (entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics, associations), aptes à proposer des finalités conformes à l’intérêt collectif. Tel est l’enjeu des politiques monétaire, industrielle et écologique.

Aujourd’hui racheter de la dette publique, c’est pour la banque centrale défendre une autre évaluation que celle des marchés.

Il est clair que ces mutations ne pourront se développer que si, simultanément, les circuits du financement de l’économie se trouvent fortement réorganisés de façon à dégonfler puissamment la sphère financière.

Ce point de vue a été publié dans Le Monde


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