La Bélogue
Le chantier de la reconstruction

Les raisons de la crise actuelle

Démocratie, Economie, quelques principes de base ...
mardi 6 décembre 2011 par INVITES

Ce qui est inquiétant et qui interroge, dans cette crise de la dette, c’est que les politiques, économistes et autres éditorialistes qui prennent quotidiennement la parole sur le sujet de la dette ne sont même pas d’accord sur les origines et les raisons qui font que nous en sommes là. Certains dénoncent les déficits publics, quand d’autres dénoncent avant tout l’arnaque de la construction monétaire de l’euro. Pour d’autres encore, tout est la faute de ces fainéants de grecs, de l’Allemagne, ou bien des voraces banquiers. La vérité est naturellement beaucoup plus complexe.

Il est toujours confortable de simplifier un problème. Chacun tente ainsi de tirer la couverture de son coté en mettant en avant les parties du problème qui les arrangent (là où ils font des propositions) tout en omettant consciemment (ou non) d’évoquer d’autres clés du problème. Au milieu de ce chaos analytique, nous peinons à nous faire une vision d’ensemble cohérente, et sommes du coup évidemment dans le brouillard quant aux solutions à apporter.

La croissance en panne

Tout d’abord, il y a une crise qui perdure depuis plusieurs dizaines d’années déjà : la crise de la croissance et de l’emploi ! En effet, la dette ne serait pas un tel problème si les perspectives de croissance du PIB étaient supérieures au taux moyen de la dette publique : nous pourrions rembourser, du moins dans un horizon de long terme. La réalité est malheureusement très différente depuis la fin des Trente Glorieuses.

Overdose de crédit

Faute de croissance et d’emploi suffisants, les politiques et banquiers centraux ont voulu relancer l’économie en créant davantage de dette, qu’elle soit publique ou privée. Mais cette dette s’est heurtée au mur de l’économie réelle, étouffée par une pile de dette déjà monstrueuse, par l’écrasement des salariés, et la concentration des profits dans les mains d’une minorité.

De sorte que, loin de relancer la croissance et l’emploi, cette injection de dette a créé d’autres déséquilibres : le surendettement des ménages, des bulles immobilières, l’entropie de l’État abreuvé de crédit facile. Des masses astronomiques de monnaie ont été déversées dans des secteurs économiques qui n’ont pas su créer la richesse correspondant à la promesse initiale et attendue, provoquant ainsi l’éclatement de diverses bulles, immobilière bien sûr mais aussi la bulle de la dette souveraine.

Crise de la finance

Mais à cela s’ajoute aussi une crise plus purement financière et bancaire. Il s’agit essentiellement d’une crise d’asymétrie de pouvoir. Les banques ont à la fois la meilleure connaissance des flux monétaires mais aussi un pouvoir de marché, le pouvoir de décider où va l’argent, d’influencer le marché par des techniques diverses. Mais surtout, elles ont ce pouvoir de prendre en otage le reste de l’économie, à commencer par leurs clients.

Bref, les banques ont le pouvoir d’abreuver l’économie de sa dose de crédit, ou au contraire, de la mettre à genoux, quitte à s’autodétruire avec elle. C’est ainsi que, mis à part le sacrifice de quelques boucs émissaires du genre Dexia ou Lehman Brothers, et par la grâce des banques centrales ou des généreux gouvernements, les banques survivent aux crises systémiques, les unes après les autres. Et pour cause : leur faillite couterait plus cher que leur sauvetage. Crise après crise, des milliards de dollars, d’euros, livres ou yen, sont donc injectés par les banques centrales afin d’éviter la faillite systémique et afin de tenter de relancer l’économie par le crédit.

La spéculation et la titrisation, dans tout cela, sont de jolis détails, qui ont certainement aggravé le phénomène et ont rajouté une dose de spectacularité. Mais le problème essentiel réside bien dans le fait que les citoyens n’ont aucune prise sur les flux financiers.

Et ceci s’explique notamment par le fonctionnement du « système de réserves fractionnaires » qui permet véritablement aux banques de prendre en caution l’argent de leurs déposants sans (ou si peu) droit de regard sur l’utilisation de leur argent, et l’émission de dette sans limites et sans rapport avec l’économie réelle, si ce n’est la pieuse foi d’une croissance future.

Ce système brouille les responsabilités, et favorise donc l’irresponsabilité de tous, des banquiers comme des politiques et même dans une certaine mesure, des citoyens.

Privatisation de la monnaie

En plus du système de réserves fractionnaires largement contestable, les États de la zone euro se sont enchainés, par le Traité de Lisbonne, à la privatisation de la monnaie, qui rend impossible pour la BCE non seulement la monétisation de la dette mais surtout l’octroi de lignes de crédit qui permettrait très facilement aux États de se retirer du carcan des marchés.

Bien sûr, mettre la planche à billet à disposition des politiciens n’est pas une solution durable. L’Histoire l’a suffisamment montré. Mais cela dit, on ne peut non plus nier que se priver du pouvoir de création monétaire et confier aux seules banques privées la régulation de la masse monétaire est un problème majeur. La monétisation n’est pas une recette miracle, mais elle permet de réajuster le niveau de dette, de soulager les États, d’accompagner les mesures d’austérité et de faire fondre l’accaparement monétaire des plus riches.

Tout est question de dosage et de contrôle.

On peut se réjouir que le sujet arrive aujourd’hui sur la table, mais il faut bien comprendre que le niveau du débat est vraiment médiocre car pendant trop longtemps, il a été interdit aux économistes, universitaires, et politiciens d’y réfléchir.

C’est un véritable tabou qui est en train d’éclater.

L’étatisme dans l’impasse

Il y a ensuite bien sûr la crise des déficits publics. Le problème est ici peut-être plus clairement visible : nous avons d’un coté un système fiscal inefficace, injuste, opaque et à la merci de la libéralisation des échanges de capitaux, et de l’autre un modèle social de redistribution des richesses lui aussi inefficace, car miné par la bureaucratie, ainsi que par l’entropie des décisions politiques par lesquelles on a multiplié les domaines d’interventions de l’État, les exceptions à la règle, les privilèges de certains etc... Le résultat est tristement évident : les dépenses s’accroissent inexorablement tandis que les recettes sont hasardeusement prélevées, conduisant à un déficit structurel.

Au final, nous avons rien de moins qu’une usine à gaz qui dépense au moins autant pour que le système tienne en place que pour redistribuer réellement les richesses. Ce système est d’ailleurs favorisé par le principe même de la dette, qui permet aux politiciens d’accumuler la dette sans avoir à en répondre ensuite. Encore une fois, les responsabilités sont diluées.

La dette arrange les riches

Il est très amusant de voir les grands donneurs de leçon s’élever contre l’état de la dette publique alors que celle-ci les arrange bien. Selon les calculs de Olivier Berruyer, 70% de la dette publique française est possédée par les 10% de français les plus riches. Je laisse la conclusion à Olivier, elle est suffisamment limpide :

Ainsi, les intérêts pompent de 2 à 4 % des revenus des 90 % les plus pauvres de la population, pour enrichir les 5 % les plus riches à hauteur de 4 % de leur revenu. La dette publique, c’est ainsi un impôt à l’envers  : le contribuable, donc tous les Français, rémunère grassement l’épargne, garantie sans risque, des plus aisés de la population !

Ce phénomène est bien sûr accru par l’accaparement des richesses par une minorité, et par la privatisation monétaire évoquée plus haut.

L’intégration européenne en panne

Les institutions européennes et la mauvaise construction de la monnaie unique sont également au cœur des problèmes. Une monnaie commune exigeait dès le départ une intégration économique plus poussée, notamment sur le champ fiscal. Le problème de l’euro tient essentiellement dans le fait qu’il n’y a pas de processus d’ajustement, entre les différentes régions de la zone euro, comme cela était possible, avant, avec les variations du taux de change.

Si un pays comme la Grèce accumule les déficits commerciaux, rien ne permet que la tendance s’inverse, par exemple par une dépréciation de la monnaie locale, entrainant ainsi un retour de la compétitivité du pays, ou bien par une « dévaluation interne » c’est à dire une baisse des salaires, rendue impossible d’une part par l’inertie sociale, la rigidité du marché du travail, mais aussi tout bêtement par la dépendance des économies aux importations de matières premières, ainsi que, ne l’oublions pas, par le poids de l’endettement global de l’économie qui interdit de fait toute forme de récession déflationniste.

La faillite de la démocratie

Enfin et peut être surtout, il y une autre crise latente que l’on a tendance à omettre ou à mettre à part : c’est la crise des démocraties représentatives, qui ne représentent plus grand chose si ce n’est les intérêts de ceux qui financent leur propre représentation. La « démocratie » est en déni complet de la souveraineté des peuples, et de surcroit hermétique aux voix dissonantes, aux alternatives. Le pouvoir est maintenu dans les mains d’une minorité par le miracle, qui n’en est pas un, du pouvoir corruptible de l’argent, et de la collusion des intérêts entre gens qui se fréquentent, se connaissent ne serait-ce de par leur parcours étudiant et la reproduction sociale dont ils sont à la fois victimes et coupables.

La crise de la démocratie est bien évidemment éludée par les décideurs. Cet aveuglement est du à la fois à leur sentiment de bien faire, de bien exercer leurs responsabilités, et, aussi, parce que reconnaitre l’échec de ce système politique reviendrait, dans cette histoire, à admettre leur inutilité, voire leur culpabilité, ce que tout homme normal tente naturellement de se cacher à soi-même, ne serait-ce que par un mécanisme de protection psychique.

Pourtant, nous aurions tort d’exonérer la crise économique de toute responsabilité dans la faillite démocratique. En prenant du recul, nous pouvons clairement établir des liens entre des décisions prises pseudo démocratiquement et leurs conséquences économiques majeures.

Nous pouvons par exemple nous demander si nous serions dans la même situation aujourd’hui si la loi de 1973 sur les devoirs et prérogatives de la Banque de France ou si la décision de laisser la création monétaire aux bons soins des banques commerciales, avaient fait un jour l’objet d’un véritable débat démocratique.

Par ailleurs, on peut sans hésitation contester la légitimité d’une dette issue d’un système pseudo démocratique dont la représentativité est, en vérité, illusoire.
Les décisions successives qui nous ont amené là, dans la situation actuelle, sont prises par une minorité qui dévoie toujours plus le mandat pour lequel elle a été désignée. De sorte qu’il n’est pas légitime que les conséquences de leurs méfaits soient supportées uniquement par les citoyens « normaux ». Car même si nous sommes quelque part tous un peu coupable d’avoir cautionné des politiciens pourris, ce système a davantage profité à l’oligarchie qu’au reste de la population.

Pour une réponse globale

Nous le voyons, il existe des liens étroits entre ces différentes faillites, défaillances et déséquilibres. Ils s’alimentent mutuellement, renforçant ainsi l’effondrement généralisé des structures économiques, politiques et sociétales.

Alors bien sûr, ce n’est pas d’un coup de baguette magique indolore que l’on résoudra le problème. Il faut répondre à chacun des aspects de cette crise de manière pertinente sans omettre les liens entre ces différents paramètres. C’est une réponse globale qu’il faut proposer.

J’exposerai prochainement ma proposition pour se sortir de la crise, mais avant cela, nous pouvons d’ores et déjà établir quelques constats et principes de base qui nous mèneront vers des solutions viables :

- Les déficits publics ne sont pas la seule et unique cause de la crise. Pour preuve, l’Irlande ou l’Espagne n’avaient pas de déficits primaires avant la crise.

- La dette publique est intimement liée à la dette privée par le système bancaire : il faut donc réformer le système monétaire, mais aussi bancaire.

- La course effrénée à la croissance est non seulement responsable de la situation d’aujourd’hui, mais est aussi coupable de la récession de demain. Il faut donc d’urgence arrêter de raisonner par le prisme de la croissance, et bâtir une économie plus résiliente qui n’a pas besoin de croissance ou de sur-consommation pour éviter son propre effondrement.

- L’État n’est pas la solution. Seuls les citoyens, armés de leur éducation, de leur bon sens, et de leurs intérêts individuels et collectifs, sont susceptibles 1. de dresser des gardes-fous aux multiples dérives de la démocratie ou de la finance et 2. de construire une économie durable sur le long terme.

- Concernant le projet européen, il faut certes continuer à faire progresser l’Union vers plus d’intégration. Mais sans réforme de l’euro et du rôle de la BCE, ce projet demeurera intrinsèquement instable. Sauver l’euro n’est donc pas un objectif prioritaire.

- De plus, l’intégration européenne ne peut se faire sans le consentement des citoyens, comme on le fait actuellement à longueur de sommets. Forcer l’Union des peuples est le meilleur moyen, au contraire, de les diviser. L’Europe doit donc également promouvoir un progrès social palpable pour les citoyens.

- La dette est le fruit d’un échec de la démocratie : cette dette est donc en partie illégitime.

- Nous sommes tous un peu responsables de cette situation et devrons donc tous payer un peu. Mais ceux qui ont profité du système jusque là doivent payer plus que les autres.

Sur ces bases là, un véritable débat peut avoir lieu. Autrement, on continuera de noyer le poisson pendant que l’oligarchie pisse tranquillement dans la rivière…

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