La mort est plus forte que l’amour,
Mais l’amour est plus fort que la mort.
Wladimir Jankelevitch

  Printemps 2009
       
       
       
    Anne-Marie,  
       
       
       
       
 

Après un long silence, je réponds à ton dernier message, celui de novembre 2007 où tu disais que ton moral restait au beau fixe et où tu me souhaitais bonne chance. Sache que ton bon vœu est exaucé.

Dès que je l’ai apprise, la nouvelle de ta mort a retenti et vivement résonné en moi.
Dans l’instant même, et au delà de la tristesse et des sanglots, me sont venus à l’esprit le sentiment et l’idée d’une dette impérative, d’une dette d’amour.

Je ne savais comment je m’acquitterai de cette dette, mais il fallait que cela soit un sursaut de vie pour compenser ta mort et son injustice ; pour, qu’après la victoire de la mort, vienne celle de la vie. Alors, pour que la bataille de la vie puisse reprendre son cours sans s’abîmer dans la défaite, j’ai appelé à mon secours l’ami Wladimir qui m’inspire toujours autant, comme tu as su le faire aussi, à ta manière, de ton vivant.
Voici donc, en exergue, un de ses écrits qui m’a bien soutenu pendant ces presque deux années de silence.

Et puis, le temps passant, après quelques esquisses, s’est précisée peu à peu la forme que prendrait cette dette. Ce serait celle d’une simple lettre en réponse à ton dernier message.

Je veux rendre les honneurs au petit soldat de la vie que tu as été et qui a combattu, vaillamment, pour exister pleinement. Et je veux rendre aussi honneur à ton optimisme, à ta gaieté, à ta générosité, et à bien d’autres choses qui ont fait, à mes yeux, tes différences et tes distinctions.

En bref, je veux travailler à ta mémoire et à ta gloire, car tu le mérites.

J’adopte dans cette lettre la forme du récit au présent et du tutoiement, car si tu n’es plus présente à la vie, tu l’es toujours dans la mienne, par ton souvenir.


Nous avons évité l’écueil de vivre, ensemble, le genre de relations de domination-soumission si présentes et si fréquentes dans les hiérarchies du monde où se pérennisent les violences humaines; ces hiérarchies, qui s’insinuent partout, entre nations, entre sociétés comme entre les êtres et dans les couples qu’ils forment; ces hiérarchies qui sont fondées sur des rapports d’obéissance et forment autant de frontières qui divisent l’humanité et les humains. Cela, nous l’avons appris de notre union, à la fois longue et trop brève.

Le désir que nous portions et qui nous a rassemblé était de vivre en paix, en bonne compagnie, c’est-à-dire en bonne intelligence et dans le respect, la liberté, l’amitié et l’amour de chacun, ce à quoi je pense que nous sommes assez bien parvenus, même si ce ne fut pas toujours simple.

Nous avons vécu et inventé une relation que je vois comme équitable.

Forme de commerce amoureux, équitable en effet comme l’est le commerce de certains cafés où l’exploitation du producteur par le commerçant cède la place à son respect et à sa dignité.
Il n’y a pas de meilleur café qu’un café équitable, car il ne porte pas le goût amer de la sueur extorquée et de la peur, mais celui de la sueur donnée avec plaisir .

Ce fut là notre alchimie, celle qui magnifie la vie et transmute le quotidien ordinaire en héroïsme.
Tu en fus l’héroïne.

     

 

PERET, avec un seul R, m’as tu dit lorsque tu te présentas à moi: c’est qu’il y a PERET, avec un R, et PERRET avec deux R, et ce n’est pas du tout pareil, précisas-tu malicieusement.

Alors que je m’informais, sans trop de détours, de ton adresse et de ton téléphone, c’est ainsi que tu me fis savoir, dès les tous premiers instants de notre rencontre, cette singularité patronymique à laquelle tu paraissais tellement tenir.
Et si je m’enquérais ainsi quasiment d’un état civil que tu me confias à ton tour, sans détours, c’est bien parce, dès les premiers instants où je t’ai aperçu, tu m’inspiras un premier désir, celui de t’approcher.

Autre singularité rapidement perçue, tu disais VINTE (20) au lieu de vingt.
Je découvris bientôt, après mes premiers séjours en Ardennes, que c’était là un signe de profonde authenticité régionale.

Anne-Marie était une ardennaise, une vraie de vraie.

  Anne-Marie en 1988
 

Tu hésitas longtemps, lorsque tu fus amenée à choisir un lieu de vie personnel et à vouloir acheter un appartement. Charleville ? Sedan ? Sedan l’emporta non sans regrets.
Plus tard lorsqu’il nous arrivait de nous projeter en d’autres lieux, tu penchais pour le Sud et le soleil, et moi, pour l’Ouest et l’air marin, et c’est ainsi que nous avons longtemps couru ensemble après le soleil et après l’air marin.
C’est ainsi également que tu es restée ardennaise, et moi, immigré en « Ile de France », venu des « Pays de Loire », pas celui de la Loire d’en haut, celui de l’embouchure ou des chateaux, mais celui de la Loire d’en bas, celle des origines, près des sources ….

Tu m’appris que tu exerçais le métier d’institutrice en maternelle depuis ton entrée dans la carrière, que tu avais passé ton Mai 68 à la clinique, à accoucher de ton fils aîné et à t'entrainer au maternage, que tu n’avais jamais voulu prendre des galons de «Commandante en chef», et que tu comptais bien rester ainsi, jusqu’à la retraite, en maternelle, seule maîtresse à bord après dieu.
C’est ce qui fut, en effet, lorsque, il y a 10 ans, à 55 ans et le temps venu, tu mis fin à ce véritable sacerdoce pour t’aventurer sur les chemins de la retraite.

Avec le temps je m’aperçus que mon intuition première se vérifiait. Tu étais une femme agréable, douce et aimable, attentive aux autres ; tu accordais beaucoup d’attention aux enfants parmi lesquels tu semblais nager comme poisson dans l’eau. Ta profession t’allait comme un gant. Tu entraînais avec toi beaucoup de gaieté que nous appréciions énormément avec mes enfants.

Au fil des rencontres, je fis aussi, peu à peu, la découverte que tu étais une reine de la gaffe. Je crois que tu en jouais un peu pour ajouter à la bonne humeur des rencontres et augmenter ta réputation en la matière. D’ailleurs, ta renommée de gaffeuse était faite et grande puisqu’elle allait bien au delà des Ardennes, certains parmi de tes proches, ayant migré en Ile de France, en Normandie, en Ardèche et même jusqu’en Languedoc et Charente, contribuant ainsi à répandre ta légende sur l’ensemble des Gaules.
Elue reine par des gaffes dont tu t’attachais, en les contant et en les embellissant, à faire des perles, tu as aussi gagné, grâce à elles, ta part d’éternité, tant tu laisses dans l’esprit de ceux qui t’ont approché et aimé, des souvenirs amusés et rieurs.

Il y eut aussi la découverte d’une fragilité qui se manifestait parfois, toujours avec une sorte de légèreté et de discrétion, voire de pudeur; étourdissements furtifs, mais répétés, légers malaises que tu appelais tes étoiles ; une pause, une pression plus forte sur mon bras où sur la main donnée, quelques secondes d’immobilité ; la vie se fige un instant … et puis la vie repart, accompagnée d’un « c’est fini » rassuré et rassurant.

Cette découverte de toi, c’était il y a 20 ans.

     
 



Et nous vivons
Contre la mort,
Nous nous battons
Contre la mort

Nous luttons pour la vie

Paul Eluard

Nous nous étions rencontrés lors d’un séminaire de la Ligue de l’Enseignement sur le thème de « l’Education à la Paix ».
Nous sortions, l’un et l’autre d’une relation, avec le sentiment d’en être expulsés, et vivions l’un comme l’autre ces ruptures familiales, sur le mode victimaire, mais avec l’espoir et le désir nécessaires pour survivre au marasme où ces ruptures nous plongeaient.
Et nous venions l’un et l’autre chercher, là, dans ce séminaire précisément, quelque chose dont nous ne savions rien, une compréhension nouvelle, une ouverture, de l’air pur, peut être des ailes nouvelles ...

Nous ne savions pas que nous y ferions la rencontre d’un nouvel être, et que cet étranger nous serait bientôt proche et cher.

J’ai aimé les circonstances de cette rencontre placée sous le signe de la paix. Elles ont donné beaucoup de sens à notre rencontre et aux années qui la suivirent. Elles m’inspirent encore à l’heure où j’ai à apprivoiser ta mort, pour poursuivre sur le chemin de la vie qui me reste ouvert, et sur celui des souvenirs où je sais te trouver désormais.

Notre seconde rencontre eut lieu à Reims où je me rendis avec « Sweet Mama », nom de baptême du camping car qui devait abriter par la suite nombre de nos escapades.
Faute de trouver un lieu, à Reims, nous allâmes à Chalons sur Marne, où, le hasard faisant bien les choses, le camping portait le nom de « Bois d’Amour ».

Et ce qui devait arriver arriva, et ce fut très bien ainsi.
Et tu vis que cela était bon
Et je vis aussi que cela était bon
Ainsi fut notre création.

   

 

Tu racontas ces moments, en forme de poème auquel tu donnas le nom d’Escapade.

Quand à moi, je saluais ton apparition dans mon existence, en apportant une touche finale à un poème dont tu fus la muse décisive.
Il trottait dans ma tête depuis quelques temps déjà et annonça la fin de la nuit et le retour du temps de l’espérance.

Les voici.

   

 

 

ESCAPADE

Je vais te raconter l’histoire
D’un petit caméléon
Qui n’avait plus de nom,
Qui n’avait plus d’espoir.


Je vais te raconter l’histoire
D’un petit bois d’amour
Qui rêvait sans détour
Qui rêvait d’un amour.


Tous deux avaient perdu
Quelque chose dans l’histoire !
Mais tous deux l’ignoraient
Et ne se connaissaient.


Le Tout puissant vint à passer.
Comment !
Caméléon ne peut plus caméléoner ?
Bois d’Amour ne peut plus aimer ?
Et le sort fut jeté
Sur le petit bois caméléoné
Par un caméléon d’amour.



Anne-Marie
Le bois d’amour
Automne 88

ESPERANCE

C'était
Le jour des magiciens.
Par dessus le rire d'enfants,
Nos regards se sont cherchés,
Croisés et donnés, timides,
Bonjours et sourires.

Tu étais comme je l'espérais;
Douce et sauvage;
Habillée comme je l'aime,
Un peu dévêtue.
Ta poitrine,
Vivante et frémissante,
Se laissait deviner
Avec timidité.

Ensemble,
Nous sommes allés
De jardin en Espace,
D'Aquitaine en Ardennes,
Dans cette galaxie
Ou Amitié et Adversité
Sont villes réconciliées.

Tes caresses légères,
Ardentes et généreuses,
T'ont faite Terre Promise,
Car tu es fille d'espérance.

Paul
1988

 
   
 

Avec le temps, je me suis aperçu combien le mot d’ « escapade » prenait de sens dans ta vie, et combien il fut aussi fondateur dans notre existence, car j’en devins très vite un ardent partisan. Ces escapades étaient vitales pour toi, pour moi aussi. Elles étaient ton oxygène et le mien. Ta vie s’en est allée l’année où tu y as renoncé.

Ainsi, nous sommes restés fidèles de longues années aux escapades de fin de semaine, à Reims, ville à mi parcours entre les Ardennes et l’Ile de France. Et c’est là aussi que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois, en mars 2007, année dont tu ne vis pas la fin.

Ces escapades étaient devenues, avec le temps, des rituels que nous nous sommes plus à dérouler, aussi souvent que nous le désirions et le pouvions : magasinage aux « Aubaines », séance de cinéma, nuit et petit déjeuner au Formule 1 de Tinqueux, des flâneries sur la place centrale de Reims, un chinois, … une promenade vers le parvis de la cathédrale, le passage du porche, la pièce donnée à ceux qui y tendent la main, flânerie dans la nef, et toujours, le rituel du cierge.

Tu te disais plutôt agnostique et ta philosophie de l’existence t’amenait à prendre une distance marquée d’avec tes sources religieuses, ce que je partageais pleinement avec toi.
Mais, paradoxe et logique féminine aidant, tu accommodais cette laïcité de tes propres émotions ; tu aimais, et me le fis aimer aussi, faire brûler un cierge dans la cathédrale, occasions renouvelées maintes fois de vœux gardés secrets ... Et chaque fois, sans te le dire, mon vœu portait sur l’éternité de notre lien.
Comme toi, je suis, avec le temps, devenu plutôt agnostique. Je comprends Dieu désormais à l’aide de ma raison, et j’ai déposé en l’humanité une foi, orpheline et distanciée à la fois, mais plus mature, qui cherche à parvenir au détachement des émotions premières, et à la liberté de penser ; et j’ai conservé de mon père un message d’espérance, après que je l’eus tué, comme disait Freud, et pardonné comme le disent les chrétiens.

Et puis nous parcourions dans une forme de concentration et de méditation les travées de la cathédrale, en admirant l’architecture, les vitraux, les sculptures de ce témoin resplendissant d’un passé médiéval si lointain, et pourtant si paradoxalement présent et envahissant dans notre quotidien.

     
 


1989 - La citoyenne Anne-Marie en compagnie de quelques autres citoyens commémore le bicentenaire de la révolution française

Si nous étions encore du même coté du chemin de la vie, tu percevrais avec moi, le grand retour des féodalités qui explosent, aujourd’hui, dans les crises financières et économiques que la cupidité des puissants de ce monde inflige aux humains.
Cupidité d’argent certes, mais aussi cupidité de pouvoir, des puissants de la politique qui jouent à faire semblant de tout changer, pour ne rien changer de l’essentiel, ré-assurer leurs privilèges de puissants.

En dépit de commémorations multiples, ils ont oublié, les leçons que la génération de nos parents avaient tiré de l’effroyable temps de guerre qu’ils avaient vécu ; depuis 35 ans et la fin des "glorieuses", ces puissants n’ont fait que faire advenir le passé.

Tu serais sans aucun doute, aussi indignée que moi et que bien des humains, si tu étais témoin des évènements actuels ...
Nous sommes en avril 2009 au moment où j’écris ces lignes, et les choses du monde vont mal ... normalement mal, elles pourraient être pires.

   
 

Ce qui nous a beaucoup rapproché aussi, c’est que nous étions l’un et l’autre amoureux des idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité portés par la république ; ayant, à quelques mois près, le même age, nos esprits furent formés, alimentés et fortifiés aux mêmes rêves de justice et de prospérité de l’après guerre, puis soumis aux mêmes mouvements de flux et reflux des libertés, au gré des féroces appétits féodaux, qui, inlassablement, naissent et renaissent, pour s’emparer des territoires ou des marchés, de la sueur et de la substance même des peuples.

Et nous y réagissions assez pareillement.

Il y avait en toi de la révolte.
Il y avait celle de Rimbaud, ton « pays », Charleville-Mézières, et celle du Camus de tes premiers émois intellectuels.
Il y avait aussi celle des injustices dont la vie te chargeait, comme elle m’a chargé aussi.

Nous nous sommes aidés, autant que nous avons pu le faire, l’un comme l’autre, à supporter les temps mauvais.

Parmi les escapades mémorables, il y eut aussi tes premiers voyages automobiles vers La Celle Les Bordes. La mise au point du trajet fut laborieuse, obstinée et heureusement couronnée de succès. C’est que le trajet Sedan - La Celle Les Bordes, située au fin fond des Yvelines, n’est pas si simple à décrire ni à suivre sans se tromper, au moins dans le tronçon final en Ile de France.
Pour avoir vaincu les hésitations et les peurs de te perdre en chemin, évité les terribles dangers et les chants des sirènes de la périphérie parisienne, et avoir réussi contre vents et marées cette navigation interrégionale, je t’accorde, Anne-Marie, sans hésitation aucune, les prix Magellan, Vasco de Gamma, Christophe Colomb et La Pérouse.
Et je garde avec émotion le souvenir de nos signes de main qui se disaient « à bientôt, à la prochaine », lorsque, l’escapade terminée, accrochée au volant de ta voiture et bien sanglée, dans ta position de conduite si personnelle, voilà que tu disparaissais de ma vue, au premier tournant, en bas de la rue.

Tu m’as aussi toujours étonné avec ta manière si particulière de bricoler : pas de logique apparente dans la méthode, de multiples essais erreurs, et puis finalement, maladresse après maladresse, réussite paradoxale au hasard de tes essais multipliés, tu forçais un destin, une réussite improbable.
Tu y gagnas le surnom amusé de Madame « Mac Gyver ».

A la réflexion, cette habileté là ressemblait à la façon dont tu entreprenais et déroulais tes navigations automobiles, elles aussi hasardeuses, ainsi qu'à la manière dont tu t’activais dans l’espace restreint de « Sweet Mama », le camping car.

Besoin de quelque chose ? Tu ouvrais une des nombreuses portes donnant sur les rangements. Immanquablement tu ne la refermais pas, et tout aussi immanquablement tu t’y cognais dans les secondes qui suivaient. Devant cette multiplication des plaies et des bosses, je dus alors m’improviser « garde du corps », du tien, et veiller à refermer les portes plus promptement que tu ne t’y heurtais.
Absorbé dans cette veille incessante, je m’interrogeais, je me posais des questions sur ta perception, si particulière, de ton espace proche, mais j’en conclus finalement que ton « génie » était différent du mien ... et les plaies et bosses furent rangées au rayon des gaffes que tu affectionnais, et pour lesquelles « Sweet Mama » constituait un théâtre parfait.


Une escapade particulière au Larzac nous laissa souvenirs et émotions impérissables
Dans la lignée de l’éducation à la paix et de la non-violence qui signèrent notre rencontre, nous fîmes un séjour au Cûn du Larzac, pour un stage de formation au théâtre de l’opprimé.
Cette forme de théâtre consiste à jouer une situation, dans un espace public, où les acteurs se mêlent au public qui prend ainsi part, sans le savoir, à ce qui se joue là, et croit vivre une situation réelle. Notre exercice de fin de stage, en situation réelle, fut joué dans la ville de Millau.

Le scénario que nous avions imaginé était le suivant. Devant la terrasse d’un café empli de consommateurs, arrive un musicien de rue qui s’installe avec sa guitare et pose une sébile et une pancarte portant la mention « Pour les Chômeurs ». Il chante alors, horriblement mal et faux, une complainte assez affligeante en s’accompagnant d’une guitare qu’il gratte abominablement. Des gens passent ; certains, attendris, jettent leur pièce dans la sébile, d’autres passent sans se détourner, voire fusillent du regard le pitoyable guitariste chômeur .
Sur la terrasse, les consommateurs assistent au spectacle qui s’offre à eux. Avec Anne-Marie, notre rôle est de commenter, de manière suffisamment audible, de façon à, par mimétisme, encourager et faciliter l’expression des consommateurs et passants sur ce qui se déroule sous leurs yeux.
Nous enchaînons alors à haute voix sur le scandale du chômage de l’époque, puis sur le mépris dans lequel sont tenus les chômeurs.
Survient alors un passant (acteur complice) qui donne un coup de pied dans la sébile et maltraite le chanteur en le traitant de « connard de chômeur, va faire ton cinéma ailleurs ! ». Emotions sur la terrasse, Oh ! et Ah ! réprobateurs. Nous nous activons avec Anne-Marie, à alimenter à haute voix, le concert d’indignation. Quand survient alors (et c’est totalement imprévu), un gars bien baraqué qui suivait de peu notre provocateur complice. Voyant la scène, indigné, il accourt, intervient rapidement en se saisissant au collet de notre camarade, puis commence à le secouer fort et à le menacer, au point que nous nous mettons à craindre pour lui.
Et notre camarade de dire, suspendu à quelques centimètres de terre, « ce n’est pas ce que vous croyez, c’est du théâtre !!!» … et nous d’expliquer à nos voisins de terrasse qu’ils venaient en fait de participer à un théâtre de l’opprimé.

Rideau.

     
 

Quéribus, 1991, au sommet, et au pied

« Sweet Mama » nous a permis bien d’autres escapades.

 

Nous avons parcouru, été comme hiver, et découvert, à la recherche d’escales sauvages, bien des régions de France, et particulièrement la Bretagne, la Charente et les Ardennes ; nous nous sommes aussi échappés de l’hexagone, vers la Belgique, la Hollande, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal.


Parmi toutes ces escapades, la montée, en pays cathare, vers la forteresse de Quéribus, logée sur son nid d’aigle, est une gaffe, partagée celle là, exploit d’inconscience et grande frayeur.
Je tremble encore de notre folle hardiesse à escalader cette route réservée aux véhicules légers, route escarpée bordée d’un précipice, interdite aux cars, poids lourd et camping cars, route enfin empruntée par erreur. Elle menait quasiment au sommet de la montagne, au pied du château de Quéribus que nous voulions visiter.
Moment de peur partagée lors de la montée où nous nous étions engagés bien imprudemment, et que Sweet Mama accomplit d’ailleurs avec peine et lenteur, en première vitesse ; soulagement d’être arrivé à bon port, au sommet, d’avoir vaincu le vertige, et de pouvoir visiter le château ; ensuite, autre moment de peur partagée pour la descente de retour, toujours en première vitesse, la sueur sur les mains et sur le volant, et le pied constamment sur le frein pour éviter l’emballement.

Anne-Marie restait silencieuse.

Puis vint le temps du soulagement et de la joie partagée, lorsque, arrivés en bas de la montagne, on vit que le danger était passé.

Le lendemain de cette escapade, mutée en folle escalade, les freins de Sweet Mama, épuisés par la « descente infernale », lâchèrent brutalement, aux portes de Montpellier, mais très judicieusement, face au garage Peugeot.

Brave Sweet Mama

       
 


La bataille de Quéribus ne dura que le temps d'une matinée, mais i
l y eut d’autres temps de difficultés partagées, de craintes, de peurs parfois, contre lesquels nous dûmes lutter.

Ton opération chirurgicale, à cœur ouvert, pour la pose d’une valve cardiaque dont l’issue heureuse a prolongé ton existence d’une dizaine d’années. Je me souviens toujours de ma visite à l’hôpital de Reims le lendemain de ton opération. Je fus invité à me rendre dans une pièce munie d’un écran de télévision et je vis bientôt apparaître sur cet écran, en noir et blanc je crois, superposé à un environnement de perfusions et de moniteurs, ton visage qui restait souriant, et tes mots, un peu lents et essoufflés.
Ton expression et ton souffle sont gravés en moi. Ils disaient, aussi haut que tu le pouvais, ton bonheur d’être toujours en vie. Pour avoir, il y a peu, vécu un moment similaire, je comprends bien la joie qui émerge de la crainte et de la souffrance, comme la clarté du jour succède à la nuit.

Et puis il y a eu, plus tard, les maladies qui nous ont frappé, tous deux, la même année 2003.

Pour toi, on a découvert une mauvaise affaire de globules rouges qui paressaient à faire leur travail, et à se reproduire normalement ; ce fut une très mauvaise nouvelle que tu as affrontée, à ta manière : un peu de « courage, fuyons », un zeste de « faire l’autruche », quelques grains de révolte, une bonne pincée d’optimisme, et une grande attention au choix de tes propres armes, au point que je ne t’appelais plus dès lors que « Docteur Peret » puisque tu savais toujours mieux que tes « confrères et consoeurs» ce qui te convenait vraiment.
Ce combat dura presque 4 ans et connut des victoires, jusqu’à ce que tu reconnaisses et acceptes qu’il n’y avait plus d’autre issue pour toi que de déposer les armes que tu t'étais choisies, de « fermer ta gueule », je te cite, de t’en remettre, « presque zen », à des médecins « qui t’avaient bien révoltée», ce sont toujours tes mots, et que ta liberté ne se résumait plus alors qu'à garder « le moral au beau fixe ».

Pour moi, mes reins se mirent en grève générale cette même année 2003, et je dus entrer en dialyse, contraint, ce qui, de prime abord, me révolta pendant quelques mois, au point que je n’attendais plus la paix que par la fin de la vie.

Et puis, l’instinct de survie, le retour de la combativité, l’espoir d’une greffe et les secours de la fameuse méthode du bon docteur Coué m’aidèrent à vivre et à supporter l’enfermement dans la dialyse, en m’évitant la souffrance des vaines révoltes. Le prix à payer fut celui d’un isolement et d’une routine dans laquelle les séances de dialyse ponctuent le temps, comme les saisons ponctuent l’année; mais à un rythme accéléré qui, paradoxalement, ralentit le temps jusqu’à presque l’arrêter.
La dialyse est une planète singulière qui fait sa révolution en 7 jours, et où le temps qui s'étire ne se compte plus en années solaires ni en années lumière, mais en années dialyses.

 

Pour te dire autrement et te faire sentir ce que fut le temps de la dialyse pour moi, je paraphrase volontiers Anacharsis, philosophe scythe devenu grec, qui disait ces mots restés célèbres :
« il y a les vivants, il y a les morts, … et il y a les marins ».
Ainsi, sur la planète dialyse, y a- t-il les vivants, les morts … et les dialysés.

Néanmoins, nos escapades ont pu se poursuivre, contraintes, sans Sweet Mama, et à moindre fréquence; à Reims, toujours, à la grande Mothe, à Saint Jean de Monts, et même en Tunisie.

Ta mort, le 20 Novembre 2007, a clos radicalement en moi la querelle qui, cette année là, nous avait agité, troublé et apporté à l’un comme à l’autre, ses souffrances propres. Elle m'a rapproché de toi.
  2005 en Tunisie    
 

Cette querelle débuta quand vinrent s’ajouter, à nos propres inquiétudes liées à nos défaillances de santé, des soucis familiaux auxquels tu étais malheureusement soumise, assez régulièrement, et qu’il te fallait bien supporter, sans perspective réelle d’en voir un jour la fin.

Notre dernière escapade à Reims eut lieu en mars ou avril de cette année.
Depuis, ayant cessé rencontres et conversations téléphoniques, nous avions continué une relation épistolaire, par le moyen de la messagerie internet. Nous nous y sommes expliqués, parfois orageusement, mais nous avons pu aussi transmettre, au dessus du vacarme des canons de la querelle, des paroles en forme de colombes qui portaient l’apaisement.

C’est ici que tu m’expliquas t’être rogné les ailes et que c’était très dur à vivre pour toi, mais que tu l’avais fait par devoir et par nostalgie.
Dangereux cocktail, t’ais je répondu, pour l’amitié et l’amour qui prospéraient entre nous du plaisir de nos rencontres.
Et je composai, à mon tour, mon propre cocktail, à la liberté.
Je te l’écrivis, et t’adressais plus tard, des bords de l’océan, une carte donnant quelques nouvelles que je concluais par les mots de Victor Hugo «Homme libre, toujours tu chériras la mer».
Tu y répondis, aimablement, me disant que ma carte était pour toi un baume au cœur, et concluais: «Je t’embrasse, homme libre. Une femme qui ne se sent pas très libre».

Déjà, lors de cet échange, la maladie qui te minait se faisait plus prégnante ; lorsque tu me fis savoir ton hospitalisation à Reims, je fis aussitôt cesser ma grève du téléphone pour te parler, entendre ta voix et prendre de tes nouvelles ; peu après, ce fut à ton tour de rompre le silence téléphonique, pour me faire partager un peu de ce que l’état de ta santé te faisait vivre, et me dire aussi le plaisir que mon appel t’avait donné.

Et puis, tu as quitté la vie, et je me suis attaché à poursuivre seul sur ce chemin de la paix où nous nous étions rencontrés, où nous nous étions plus, et où nous nous étions unis de mille façons.

Le fil des messages internet s’est interrompu le 16 novembre, sur ces mots « Bonne chance à toi. A marie », quatre jours avant que la mort ne s’empare de toi.

Alors j’ai relié entre eux, chronologiquement, tous ces petits messages, témoins de nos pensées et de nos échanges, pour en faire une longue chaîne et rendre visible et présente la longue conversation qu’ils ont formée, l’un après l’autre, cette année là.

Pour te retenir encore un peu, et réparer la confiance que nos souffrances avaient un temps endommagée, j’ai lu et relu les mots échangés lors de cette année terrible, jusqu’à ce qu’ils m’apportent la compréhension dont je ressentais un impérieux besoin, mais qui m’avait échappée et dont mon intuition me disait aussi qu’elle était là, à ma portée, enfouie sous tes mots et les miens.

Je sais que tu aimais lire mes lettres, et puis aussi, ce que j’avais écrit sur le web ; tu me l’as dit à plusieurs reprises. A mon tour, je veux te dire que j’aime les petits mots que tu m’as adressés cette année, avec persévérance, car même s’ils furent porteurs de colères, ils étaient en même temps, signes de vie et porteurs de respect et d’amitié. Ils m’ont aidé à percer la cuirasse et les fortifications que nos souffrances et douleurs avaient érigées entre nous. C’est ainsi que j’ai déposé les armes à mon tour et retrouvé le chemin de la paix.

Pour faire, avec toi, un bout de chemin, il me suffit désormais de passer de l'autre coté du chemin.

Tu m’as dit souvent, que je devrais écrire à nouveau.
Et bien ! Tu vois ! Voilà qui est fait.

Ta mort, Anne-Marie, a coïncidé dans ma vie, avec le retour de la révolte, mais d’une révolte que j’ai voulu et pu maîtriser pour la transformer en force et l’empêcher de me détruire.
Pourquoi cette révolte ? L’impatience d’être greffé, grandissante, débordante et augmentée de ta mort, devenant très difficile à canaliser.

Fin 2007, événement rare, une salve de cinq ou six camarades de dialyse est déclarée bonne pour la greffe, en l’espace de deux ou trois mois. Tous ces camarades de galère étaient bien moins anciens que moi dans l’attente de greffe.
Ces évènements, heureux pour eux, m’ont vivement interrogé et décidé, pour tromper l’attente interminable, de partir à la recherche de la vérité sur les raisons de cette attente si grande, et sur les questions, concomitantes, d’équité en matière d’attribution des greffons.
J’avance dans la compréhension de ce sujet que je ne lâcherai pas sans avoir élaboré et communiqué des conclusions présentables et utiles à mes semblables.

En Octobre 2008, j’ai été greffé après 58 mois d’attente et 760 séances de dialyse, presque 5 années solaires, soit 253 années dialyses, puisque l’année dialyse, dans mon système de comptage, correspond à une semaine solaire.

Je suis infiniment reconnaissant, pour leurs générosités, à la personne dont je porte un peu de la vie aujourd’hui, et à sa famille.
Je suis aussi reconnaissant pour leur compétence et pour leur travail, à l’ensemble des personnes qui m’ont opéré, donné des soins et qui veillent encore, après la greffe, sur la santé de ce greffon si précieux, devenu mien.

Enfin, je suis reconnaissant à la vie de cette grâce qu'elle m’a accordé par cette greffe, c
omme de cette autre grâce qu’elle m’avait faite autrefois de te connaître, Anne-Marie, et d'avoir vécu toutes ces années comme nous les avons vécues.
Il n’y a rien à changer; il n'y a rien à enlever.
Nous avions ainsi lié nos vies et la mort ne délie rien.

Tu es toujours pour moi la «fiancée du vent», du nom de cette fleur des steppes dont parlait Wladimir, «qui pousse dans le sable des racines si superficielles que le moindre vent l’emporte».

Morte et vivante à la fois, te voilà devenue marin, en quelque sorte.
Aussi, j'ai construit de mes mains, une embarcation faite d'un peu de nos souffles, et d'un peu de nos flammes et je l'ai baptisée "La ballade d'Anne-Marie"; j'y ai déposé poèmes, lettres, images, pour t'accompagner dans ce voyage sur l'immensité de l'internet et de l'éternité

Je ne t'oublie pas.

Ici, la saison est belle et ma part est bonne.

Donne le bonjour au père Wladimir si tu le vois, et remercie le de ma part pour les secours qu’il m’a apportés et pour les emprunts que je lui fais.

Paul

 

 

 

Le vrai tombeau des morts,
C'est le coeur des vivants.
Jean Cocteau