Ces extraits de textes sont tirés du recueil d’entretiens avec Wladimir Jankelevitch, intitulé « Quelque part dans l’inachevé », réalisé par Béatrice Berlovitz et publié chez Gallimard.
       
  Béatrice Berlovitz Vous avez écrit que l’on peut, après tout, vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour, mais pas si bien. … Sans la musique, que deviendraient pour vous la philosophie, la joie et l’amour ?
       
  Wladimir Jankelevitch Oui, j’en viens parfois à me demander si le fait d’avoir une existence un tant soit peu musicienne, d’avoir consacré beaucoup de temps à un instrument, ne provoque pas une très légère ivresse qui à chaque instant, nous accompagne et nous grise.

La griserie musicale ressemblerait peut être à une espérance, pourvu qu’on ne se demande pas : l’espérance de quoi ? l’espérance en quoi ?
J’espère … à condition de ne pas peser trop lourdement sur le complément direct ou indirect qui est la détermination dont la conscience intellectuelle a besoin.
Dès que vous posez la question, vous redevenez malheureux parce que vous appliquez à la musique des catégories et des questions qui ne sont pas faites pour elle, auxquelles elle ne peut pas répondre.
       
 




Ainsi Orphée perd Eurydice,
Parce qu’il ne lui suffit pas
De deviner sa présence tremblante ;
Ce savoir dérisoire ne lui suffit pas,
Et il se retourne, l’imprudent,
Pour s’assurer de son bonheur
Et vérifier sa présence.

Et pourquoi Orphée ne devait il pas regarder Eurydice ?
Parce qu’en prenant conscience de ce don gratuit,
Il devenait un propriétaire
Jouissant de son avoir en toute complaisance
Et vivant des rentes de l’impalpable …
Il transformait l’aimée en objet précieux.

Il en va de même pour cette chance si fragile
Qui marche derrière nous ;
Il ne faut pas la regarder,
Ni surtout l’interroger, ni nous la faire confirmer ;
Ne lui posons pas de questions,
Sans quoi elle retournera aux enfers,
Auprès de Pluton, dans le Hadès d’où elle est venue.
Que la nostalgie nous suffise !
« La saison est belle et ma part est bonne » …

Mais voilà que nous recommençons à y penser ;
Nous cessons de danser et de chanter …
L’insouciant devient soucieux
Et craint de perdre son joyau.

Ne nous retournons pas vers notre innocence.

Prenons plutôt pour modèle
Cette fleur des steppes dont parle Liszt :
Elle pousse dans le sable
Des racines si superficielles
Que le moindre vent l’emporte.
On l’appelle la Fiancée du vent.